Rennes-Montréal : la volonté 2

Ici à Montréal, tout va bien.

Tout compte fait non, ces derniers temps ce n’est pas la fougue. L’autre jour avec mon ami, on jouait tranquillement à un jeu en ligne : Day Z, je ne sais pas si tu connais ? C’est un simulateur de survie, les Sims à Tchernobyl.

La partie débute, ton joueur atterrit près d’une plage ou d’une ville abandonnée. Tu ne sais pas pourquoi, tu ne sais pas comment, tu n’as qu’un tee-shirt, un pantalon et des godasses mais tu vas te démerder. Tu vas parcourir des kilomètres de champs et de forêts, traverser des villes délabrées et des villages abandonnés, fouiller la moindre maison, inspecter la plus rouillée des carcasses de bus ou de voitures, à la recherche de quoi manger et de quoi boire,  de quoi te défendre ou attaquer. La carte est immense, les rencontres entre les joueurs sont rares. Elles se résument souvent à un choix simple : l’entraide ou la mort. L’école de vie…

Mon camarade et moi jouions à cette simulation de « crevage de faim » tandis que dans la « réalité vraie », sa copine nous informait que les portes de la mairie de Rennes étaient en train de flamber. Bug dans la matrice, l’actualité du soir donnait au jeu une autre résonance, le faisant apparaître comme annonciateur d’un monde où il n’y aurait plus ni portes, ni mairies.

J’assistais impuissant à l’agonie de mon pote. Étalé sur son puits la famine l’emportait ; il crevait de faim gourde à la main. Je n’avais d’autre choix que de lui fendre le crâne à coup de pioche, de lui voler ses maigres affaires et d’espérer que peut-être, il reprenne connaissance. À mon tour je mourrais de faim, quelques heures plus tard, quelques mètres plus loin, lançant au monde dans un ultime gargouillement, un énigmatique : « Rose bud de monde de merde ! » dont j’emportais le copyright.

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Au lendemain matin, l’info tombait dans les nouvelles de la vraie vie : les portes de la mairie n’avaient pas (vraiment) flambées. Les flics, qui jusque alors avaient laissé les « casseurs »  progresser dans le centre-ville, étaient intervenus in extremis pour empêcher la « porte » – symbole du Pouvoir, de la menuiserie et de l’Autorité –  de cesser de fonctionner. De mon côté, j’étais perplexe.

Cette porte semait le trouble dans le cœur de ceux qui l’approchaient, et refermait sur eux ses sombres volontés…

Elle avait dû être forgée au cœur de la montagne Noire, des mains de Sauron lui-même, et probablement pendant la Coupe du Monde 98. Qui aurait donné de tels pouvoirs à une vulgaire porte en bois sinon ? On comprend l’intervention des flics : pareille relique faut la défendre, ça ramène du touriste. Mais ce n’est pas l’explication la plus probable à cette mystérieuse attraction que la porte semble exercer. Une autre théorie affirme qu’elle serait l’incarnation, comme les vitres de banques brisées et les bagnoles de police retournées, d’un symbole hautement contesté ces temps-ci : celui du pouvoir. Lors d’une manifestation, voilà sûrement des lunes de cela, un vieux sage avait dû se dire : « À défaut de brûler une banque, au moins je casserai une vitre ! » Écoutant ces paroles pleines de bon sens, ceux qui voulaient repartir glorieux et héroïques, lui avaient alors emboîté le pas, perpétuant une longue tradition de dégradations publiques aussi vaines que stupides. L’explication peut sembler braque, mais elle a ses adeptes.

Pour mieux comprendre vers quel monde la porte nous menait, je me suis renseigné. J’ai épluché les articles, regardé les vidéos, j’ai parcouru la montagne de commentaires FB pouvant m’ouvrir davantage l’esprit sur les intentions, plus ou moins arrêtées des portes et des protagonistes de l’histoire. J’ai aussi lu le papier que tu as consacré au sujet. Tu y critiquais (assez violemment d’ailleurs) ces Rennais qui condamnent les dégradations faites par les « casseurs » dans « leur » ville. Comme tu l’expliquais, le gouvernement l’a bien cherché, à la guerre comme à la guerre on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, un bon « tiens » vaut mieux que deux « tu l’auras » ! Et puis d’ailleurs qu’est-ce qu’une vitrine cassée face aux tambours de la révolte, aux chants de la révolution ? Sous les pavés la plage, sur les banques le message.

Condamner les actes de violences gratuites de la police, je le comprends, je le soutiens. Justifier celles commises par les « casseurs » par le seul argument de la nécessité, je ne le saisis pas. « Ouais mais tonton… » dirait l’une de mes nièces, « ce n’est pas de la violence que de casser les vitres des banques, c’est un symbole de notre lutte contre le capitalisme mon vieux ! »

Quel est le symbole : la porte ou la mairie, la vitre ou l’hôpital, le flic ou la bagnole ? S’il est nécessaire de s’attaquer aux « symboles » du capitalisme, commençons par éclater nos portables, par exploser nos tablettes, nos ordis, nos consoles de jeux… C’est plus simple lorsqu’il ne s’agit pas de nos possessions, et cela se comprend. Puis sans portable, comment on ferait pour trouver la manif ? Casser les banques, au moins tout le monde s’y repère.

Au-delà du symbole, quelle est l’idée ? Il s’agit d’une « stratégie de tension », légitimée d’un côté comme de l’autre du bâton. Si un « casseur » flambe une bagnole, si un «poulet »  frappe sans raison, plus que des actes de violences «gratuites » ce sont surtout des « stratégies de tension ». Comme une tension sexuelle, un truc qui vous dépasse… La vitrine d’une banque ? Une invitation pour le casseur à fourrer ses cailloux, pour le poulet à défoncer des genoux. Remercions les communicants de tous bords et de tous combats de nous faire jouir de leur science des mots, de leur romantique sens de la formule.

Se réclamer de l’usage de la violence «symbolique » c’est justifier la nécessité de cette stratégie de la peur. De ces méthodes anxiogènes habituellement utilisées par les pouvoirs publics et les médias, aujourd’hui reprises par ceux-là même qui prétendent les condamner. Mêmes hommes, mêmes manières.

Cette société nouvelle que beaucoup d’entre nous appellent de leurs vœux, doit-elle légitimer ces violences ? «Si on souhaite lutter à armes égales, il n’y a pas le choix », me diras-tu «Toutes les révolutions en sont passées par là !» Les prises de pouvoir fascistes aussi, mais c’est une autre histoire… Qu’importe notre position sur l’échiquier nous avons le choix de la «stratégie », nous avons le choix de la manière dont nous menons nos batailles.

Ces brusques bouleversements de société rappellent aux hommes leur facilité à la violence. Certains « poulets » ne renonceront pas au plaisir du coup de matraque derrière la nuque, certains « casseurs » à la joie du pavé dans la visière, à cette trouille, à cette exaltation, à ce pouvoir du nombre, à cette force du moment. La violence n’est jamais « symbolique », elle est « symptomatique » de notre espèce. Que chacun la condamne serait un début de révolution en soi.

Ouverte ou fermée, le pouvoir de la porte est aussi de faire bander.

Ici à Montréal, tout va bien.


Ici à Rennes, tout va bien.

La Bretagne est épargnée par les pluies et les inondations… c’est pas plus mal… qu’on se dit avec mon voisin. La pluie et les inondations c’est un bon sujet de discussion avec un voisin.

Je n’ose pas dire que je rentre de la manifestation. Il ne comprendrait pas. Pour avoir pas mal causé avec lui, je sais qu’il ne comprendrait pas… il n’a jamais quitté sa ferme… à 40 minutes de Rennes. On l’a élevé comme ses frères et sœurs, en lui apprenant à ne pas poser de questions et à ne pas s’en poser… en lui apprenant que le travail c’est la vie, la veine des campagnes, le sang de la terre… en lui faisant  regarder l’horizon pour contempler non pas la majesté des coupes terrestres et leur courbes vertes, orange, jaunes, non pas pour s’émerveiller, mais pour apprécier le découpage en lopins, pour appréhender la propriété… comment pourrait-il comprendre ce que je vais foutre dans cette manifestation ? Comment ? Et pourtant… c’est une belle personne… tout à fait… un gars bien. Il voit bien qu’on est des sortes d’écolos bobos un peu particulier avec ma copine… déjà on a pas de télé… ça  leur fait écarquiller les yeux ce truc-là… Mais le moindre service, il hésite pas… la pelouse, des outils, filer la bouffe au chat quand on part… ça peut paraître con, mais ça prouve que ce gars-là sait vivre en collectif… quand les réflexions ne dépassent pas son petit univers, qu’il connaît, c’est un mec bien…

Cyril termine le thermos de café et le jette dans la voiture. Il s’allume une cigarette en refermant la portière. Ça pince ce matin. Le froid tout ça… le réveil…

6h tout pile sur l’horloge du hangar et sur les montres qu’on a réglées en fonction. Le chef arrive. C’est pas le grand chef, c’est la fonction déléguée lui qu’il assure… il coordonne et il engueule… d’ailleurs il gueule tout le temps. Cyril a tiré seulement 3 mois pour le moment… ça le stresse encore pas mal le début de journée avec le chef qui gueule, qui compose les équipes et qui dit « Cyril, avec Claude et Baptiste… vous prenez le 27… et vous rejoignez l’équipe de Steph sur Vern… Et Cyril, tu te les sors un peu aujourd’hui ok ? Oh putain la tête d’huître ç’ui-là… » qu’il lui fait remarquer… le chef il est content d’être chef. Il était déménageur aussi avant… mais depuis qu’il s’est pété un truc, le grand patron, pour le remercier, l’a mis à cette place… maintenant, il fait que gueuler sur les autres et il assure sa petite place de chef comme il faut… le grand patron il est content. Faut dire que le chef c’est un peu une légende, on raconte des trucs pas possibles comme quoi il levait des charges incroyables… un sacré déménageur avant…

Tout le monde dans les camions. 6h20… tout le monde gueule. Il suffit que le chef s’éclate un peu le matin à en foutre plein à tout le monde… les autres petits chefs d’équipe du coup, ils en remettent une couche à leurs petits camarades de camion… surtout aux nouveaux, c’est le plus simple. Et puis, ils carrent que dalle, savent pas porter, sont trop lents, pour tout, alors font chier ceux-là… méritent bien.

Moi j’aimerais bien lui dire à mon voisin que je suis partisan d’une nouvelle société, libertaire, fondée sur le commun, la décentralisation effective, plateformiste, pour l’établissement des entreprises en coopératives, l’enseignement complet réclusien… en ne mettant pas en avant que les maths et le français. Mais en associant aux savoirs de l’esprit ceux de la sensibilité, ceux des mains, ceux des jambes… J’aimerais bien lui dire.

On est quelques-uns à vouloir une autre société. Une société plus juste… comme tu dis… et c’est marrant parce qu’il y a peu, je me considérais encore comme un pacifique… et je considérais l’anarchisme comme une idéologie bienveillante qui me permettait de l’appliquer sans prosélytisme… FAIRE, voilà ce qui importe… construire… faire. Je suis encore loin du résultat final, mais j’avance, petit à petit, et je me sens serein, jamais je n’ai été aussi bien dans ma peau que depuis que j’essaye de faire correspondre mes actes à mes idées… c’est du vrai challenge ça. Bref, j’étais pacifique il y a peu encore. Et puis j’ai changé…

D’abord parce que j’ai réalisé que la violence, certains se la mangent tous les jours… de la violence sociale, politique, excluante… tous les jours… et puis parce que j’ai réalisé, avec la contestation actuelle, et au regard de l’histoire, qu’aucun changement radical de société n’est possible sans violence… malheureusement. Pourquoi ? Parce que le pouvoir en place, quel qu’il soit, ne laissera pas faire et utilisera la violence pour empêcher ce changement…

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L’escalade de la violence à laquelle on assiste a plusieurs origines selon moi… Une origine sociale, je veux dire par là, le revers d’une violence financière, sociale, économique, exercée chaque jour… une origine symptomatique, la réponse, toujours, aux coups portés par le camp d’en face… et c’est du ping-pong à n’en plus finir… mais qui peut se targuer de croire qu’à un coup de matraque porté à la gueule on ne répondrait pas par une pierre lancé de loin… qui peut dire ici que la rage ne lui prendrait pas jusqu’au fond de la gorge en voyant une amie photographe se faire briser l’objectif… qui ne rougirait pas de haine en voyant tomber un pote à sa droite, flash-ball dans le genou, écroulé, à terre ? Qui, simplement, peut croire qu’il est suffisamment sage pour ne pas redoubler d’audace et de rage face à un corps armé qui l’empêche de crier son mécontentement… ?

Et puis enfin une origine naturelle, en effet. Et je te rejoins… l’évacuation, peut-être, nécessaire d’une énergie contenue… qui sait ?

Dans le camion ça cause guère… Cyril ferme les yeux… histoire de reposer un peu l’esprit et le corps. Quand le camion se gare, y a toujours deux trois minutes de flemme. Une sorte de profond soupir dans le bide. Pas l’envie… les bras mous, les jambes faibles… et puis on se donne un coup au cul, tout le monde saute du camion et on est parti… En tant que presque nouveau, et en tant que jeune, Cyril s’en prend plein la gueule, c’est le tarif, c’est normal… et puis ça permet de voir s’il tient le coup.

Le plus dur, ce matin, c’est l’armoire portée à la la sangle, parce que trop lourde… ça coupe les mains les sangles, à bout de bras… tendus… ça flingue les coudes aussi… et d’avoir en face le chef, tout rouge, qui galère autant que toi… mais il déverse sa galère sur ta pauvre gueule… forcément de ta faute, c’est toi qui portes mal… Mais bordel de merde remonte la sangle, putain tu vas me péter le dos… mais je peux pas, je suis au max là… ah putain tu fais chier, pose, allez pose bordel… qu’il dit.

Cyril pose. Antoine prend la relève. Cyril se contente des cartons pour le moment…

12h30 on graille.

On boit deux ou trois bières pour commencer. Entrées. On ouvre la bouteille de rouge dégueu qu’y a sur la table… on la boit… on attend le plat principal, on redemande une bouteille… qu’on boit quand les frites et le poulet arrivent.

Un digeo parfois, pour le courage ça et pour fluidifier le sang. Et on repart.

Et l’après-midi c’est dur… on ne devrait pas manger en fait… on reprend du poil vers 15h à peu près… on a les muscles chauds… mais ça dure jusqu’à 16h30, 17h max. Après on se ramollit. On n’en peut plus. Et les plus vieux qu’ont l’habitude ils comprennent pas… eux leur muscles sont rodés, ils ont le rythme… alors comprennent pas les jeunes qui l’ont pas… c’est rien qu’un putain de ramassis de fainéants.

On finit vers 18h. Le temps de rentrer après. Grosse journée. Heureusement, ils payent plein pot les heures sup’. Heureusement. Mais parfois, Cyril préférerait quand même rentrer plus tôt… foutre ses guibolles dans une baignoire d’eau chaude… fumer une clope en pensant à rien et profiter de sa soirée… là il rentre, mange, clope, dort. Terminé. Basta. Et réveil 5h, bagnole, clope thermos et c’est reparti. Le week-end il se flingue au whisky-coca avec les potes. Et il reprend la semaine avec des yeux en peau de couilles. Et malgré ça, le con, il attend son renouvellement de contrat.

« Hey Cyril » que crie le chef, le coordinateur. « Viens voir… » Cyril avance… il écrase sa clope, pas de cigarette dans les bureaux… « viens, y a monsieur Hureaut qu’est là ».

Il avance vers le bureau de Monsieur Hureaut.

« On peut pas vous reprendre monsieur » qu’il dit le Hureaut. Tout le blabla d’avant et d’après il l’entend pas… Il s’en fout.

Il sait bien aussi qu’on prendra un autre CDD, sait bien ça… sait bien comment fonctionne la boîte… avec les trois mois il aura un peu de chômage de toute manière. Le temps de trouver autre chose… même genre…

Il sait aussi qu’y’aura peut-être un type qui porte mieux, qu’est meilleur, qu’on prendra en CDI. Il sait bien ça… de toute façon on lui fourre ce genre de conneries dans les oreilles depuis qu’il est môme… école : concurrence, t’es nul, branle rien, comprend rien… on scinde on forme à devenir… à devenir… sport, potes, travail… tout… la famille aussi. Tout fonctionne sur le même principe… on éduque comme il faut… comme ça, ça grogne pas, on les laisse se chiquer entre eux, les gens-là… ceux qui bossent avec leurs mains, on les laisse se battre entre eux pour le boulot, dans le boulot, sans boulot… c’est vachement plus simple. Cyril retourne dans sa caisse. Et rallume une clope. Il allume la radio :

« Un petit groupe de casseurs, en marge des manifestations… » qu’il entend. Putain c’est bien les mecs, mais cassez tout ça… les banques, tous ces symboles à la con de notre soumission volontaire… qu’il se dit, qu’il pense… il allume le contact… part.

Je ne lui dis pas à mon voisin que je rentre de la manifestation. Je ne lui dis pas non plus que j’ai vu la façade de Ouest-France éclatée de peinture rouge et de slogans. Je ne lui dis pas non plus que les flics, les CRS, la BAC bloquaient à peu près toutes les issues menant au centre-ville… et qu’on avait laissé à la manif qu’un tout petit périmètre pour les faire tourner en rond comme de profonds abrutis… on vous laisse ce carré-là… allez-y, manifestez, mais pas trop de bruit ok ? C’était ça pourtant…

Il pleut pas en Bretagne… mais fait pas du grand soleil non plus… y a un bataillon de fourmis qui galopent, à allure de fourmi, devant ma fenêtre… elles partent en expédition certainement, c’est de la file indienne de travailleuses dociles… ça se révolte des fourmis ? Mon chat joue avec… il fout des coups de pattes… il sourit même pas en le faisant… ça casse leur rythme. Mais elles reprennent bien leur petite file. Mon chat s’ennuie.

Ici à Rennes, tout va bien.

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