Rennes-Montréal : Carte postale

Ici à Montréal tout va bien.

Cette vieille m’avait mis la puce à l’oreille. Égarée dans les couloirs du métro, elle cherchait la direction. Je voyais la madame – probablement du Japon, possiblement du Pérou – s’approcher de la rame avec précaution, puis descendre les marches de l’escalier les unes après les autres, d’un pas hésitant mais d’un air rassuré. Le train arrivait et l’ombre de la dame disparaissait à jamais. Ce vendredi débutait par une question qui allait revenir, tel un fil rouge, les deux jours qui suivaient :

« Où ? »

Vendredi.

15h, peut-être. Un orchestre eu la brillante idée de s’arrêter sur l’avenue Mont-Royal. Se trouvait un japonais en guitare et bandana, et une chanteuse québécoise en trompette et lunette. Les deux jeunes musiciens furent rejoints dans l’heure par un contrebassiste en marcel, puis par un tromboniste en pantalon (rouge). Trois heures durant, la joyeuse troupe repris quelques standards du jazz : de Louis à Django, de Fitzgerald à Davis. La foule était ravis de ce swing improvisé. Nous aussi. Une crainte demeurait cependant. L’invocation des grands maîtres du « temps » suffirait-elle à faire reculer les averses qui chahutaient cette après-midi là ? La question pouvait se poser. Moi, je gardais un oeil sur ces bâches, prêtes à être levées à la moindre goutte. Et sur ce ciel en balade qui ne savait sur quel pied danser.

21h, sans doute. Une dame voyant le ciel se couvrir demandait : « Où qu’on paye ? ». Dehors il recommençait à pleuvoir. Je débutais à bailler. L’heure suivante il nous faudrait charger les caisses, démonter les tables, rentrer les stocks dans les allées. Cela durerait deux heures, au moins. Trois heures, sans doute. Durant la soirée mon collègue me fit cette confidence : « Le guitariste n’est pas Japonais, il est Péruvien ».

Samedi.

14h. J’étais assis sur le rebord du trottoir. Dans une petite ruelle proche de « La maison des bières ». Une adresse que je recommande vivement aux bretons exilés en quête de potion magique. Les breuvages y sont formidables. Ce samedi pourtant l’heure n’était pas à ce genre de réconforts. Pour passer le temps j’observais plutôt ces fourmis qui montaient avec assurance depuis le macadam jusqu’à une marche de trottoir où j’avais posé mon cul. Fantastique procession me disais-je ! Quelle discipline, faut bien avouer ! Ces petites bestioles ont définies leur propre parcours et n’en dévient jamais. Pas d’initiative individuelle, mais un bel effort collectif. Soudain, tombe à terre un bout de biscuit au sésame. Afin que l’on sache, si la gourmandise peut les dévier du chemin.

14h15. Je regagnais l’avenue, me mêlant aux riverains qui stoppaient leur promenade selon que tel ou tel stand perquisitionne leur intérêt. À droite on vendait des falafels. À gauche des DVD. Derrière des vélos, à côté des bijoux. À mon arrivée au travail ce samedi-ci, l’on m’avait demandé de compter (discrètement) ce que nos concurrents proposaient à leurs clients. « 10 bacs de 50 DVD » si mes souvenirs sont bons. À 2 dollars le film on les battait. Tranquille.

L’orchestre ne revint pas. On m’expliqua que le propriétaire de la librairie : « Au bonheur d’occasion », leur avait demandé de ne plus squatter devant sa boutique. Selon lui cela gênait les clients. Ce samedi fut alors rythmé par une playlist sans saveur, une même bande son moisie qui revenait années après années. Ma collègue déplorait que l’on ne puisse proposer la musique sélectionnée par les disquaires du magasin. Nous eûmes droit à de la soupe. Plutôt qu’à de la pluie.

22h ce soir là. On démonta les stands et on rentra le stock. Comme il nous restait de la marchandise, l’on fit une chaîne pour transporter nos invendus depuis la rue jusqu’à un énorme bac bleu monté sur roulette, que l’on avait pris soin d’avancer à l’intérieur. Jamais je n’ai vu autant de livres entassés de toute ma vie. Heureusement la boutique en avait au moins autant à proposer pour le lendemain. Ceux-là renaîtraient donc ailleurs. Entreposés dans le sous-sol, des cartons de livres, de CD, de vinyles et DVD attendaient gentiment… que l’on les sorte enfin de leurs cercueils.

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Dimanche.

Une petite troupe de fourmis avait quittée la colonie pour s’affairer autour du vieux morceau de biscuit. Je les regardais s’essayer vaillamment à en déblayer quelques morceaux. Quelle force de travail ! Quel esprit d’équipe ! Quelle méthode ! Magnifique me disais-je ! Une voiture passa alors… Et écrasa la troupe. Humains 1- fourmis 0.

Quelle heure était-il lorsque l’impensable se produit ? La face de Jésus apparut sur un scotch. J’en fis part immédiatement à un collègue. Il me raconta l’histoire d’un type qui avait vu la silhouette du Christ se balader sur le trou du cul de son chien. La fatigue était profonde, j’essayais de ne pas m’attarder. Je refermais la caisse, puis je la déposais au fond du magasin. Dans moins de deux heures, l’histoire serait terminée. On pourrait célébrer. Retrouver nos esprits. Communier avec l’équipe autour d’une bonne bière bien tiède.

Ces trois journées de vente-trottoir se finissaient par une curieuse anecdote. Un homme vint au magasin nous demander où il pourrait acheter un livre qu’il ne parvenait à trouver, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur de la boutique. Comment s’appelle l’ouvrage que vous cherchez lui demandais-je ? « Mon combat » répondit-il. Qui en est l’auteur, ajoutais-je ? « Adolf Hitler » ! – Silence pesant, silence gêné – Nous lui répondirent de se rendre au « Bonheur d’occasion » en face de notre librairie Renaissance. Égaré sur son scotch, perdu entre ces caisses entreposées au fond du magasin, Jésus souriait. Enfin peut-être.

Ici à Montréal, tout va bien.

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Ici à Rennes tout va bien.

Ce week-end là fut pour le moins agité, de mon côté. Un week-end caniculaire et grisant.

Vendredi.

Le soleil cogne contre la toile de la tente. Je sue.

Je ne suis pas à Rennes, mais à une centaine de kilomètres. À Clisson au sud de Nantes. Chaque année en juin, s’organise le plus grand et le plus impressionnant festival de métal en France, le Hellfest. Je m’y colle pour la première année. On est arrivé hier soir à l’heure de l’apéro. Vers 19h. On a planté la tente dans une ferme voisine du festival. À seulement 10 minutes de marche.

Après un petit tour dans la Hellcity, sorte de disneyland du rock, à s’émerveiller comme des gamins de 5 ans qui visiteraient le village du père du Noël, nous avons commencé à vider la glacière de quelques bières pour alléger un peu. Nous avons beaucoup bu. Je me réveille la tête prête à craquer. Je sors une moitié de corps hors de la tente.

  • Une bière ? me propose un pote.

(Je réfléchis deux secondes…)

  • Oh et puis… allez, une bière.

Le voilà parti dans la glacière sous la toile tendu pour stocker notre bouffe du week-end. Il en sort trois bières et nous les jette à moi et à mon pote qui se réveille aussi vite que moi dans la tente.

On sort le fromage, les chips, la brioche. On s’empiffre pour se mettre du gras dans le sang et pouvoir tenir la journée. La bière coule toute seule. Les premières gorgées râpent un peu, mais le reste ça remet debout. Nous marchons au bord de la route. Du métal, du hard ou du rock résonnent dans toutes les maisons devant lesquelles nous passons. Des voitures garées sur des kilomètres. Et des centaines et des centaines d’hommes, de femmes, de jeunes, de vieux, marchent comme nous… arborant des tee-shirts dark, des tatouages, des cheveux longs, des barbes, des piques, des maquillages, des oreilles d’elfes…

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Le ciel s’alourdit déjà d’une vapeur chaude, le sol en combustion… la grande roue du Hellfest tourne, les scènes balancent des riffs qu’on entend distinctement d’ici.

Après le pont, on coupe sur la droite par un petit chemin abrupte. En haut du chemin, à hauteur du pont, on surplombe le festival et ce sont des milliers et des milliers de personnes qui marchent sur la grande avenue pour rejoindre l’entrée, l’avenue n’est pas bordée de platanes comme de convenance, mais de camions, camping-cars, voitures qui sont installées ici depuis 3 jours pour la plupart.

A l’entrée du festival, pas de queue, c’est fluide, ça avance, on badge notre pass accroché à notre poignet. La Hellcity m’impressionne autant que la veille. Ses maisons, ses tatoueurs, son bus anglais, les structures métalliques qui semblent avoir poussées comme des arbres du futur, ses bars, ce décor de ville fantôme habitée pourtant par des dizaines de milliers d’âmes joyeuses.

On passe vite dans la ville, la cathédrale marque l’entrée du festival, pas d’attente ici non plus… le son s’amplifie. Des pirates, des zombies, des mecs en couche-culotte, des blanche-neige, des Alice au Pays des Merveilles, des bigoudens, des motards, des gars comme nous, même des comme moi, jean-tee-shirt-noir, pas de jugement, pas d’agressivité, je continue de marcher les yeux écarquillés. Plusieurs scènes sont érigées ici comme des temples. Ça gueule sur ma droite, une sorte de death metal, un grand écran fait apparaître la gueule du chanteur qui hurle, une sorte de tête de mort-vivant encapuchonnée.

On marche vers la main-stage 2 pour voir Sigilarson. Le soleil tape.

Le groupe monte sur scène. La foule est immense. Des écrans géants de chaque côté. Et c’est parti. Je suis mes potes qui s’engouffrent en plein milieu du chaos. Pogo. Je suis trimballé d’un côté et de l’autre, je fonce, je m’y mets, je sens mon dos craquer, je bourrine une nouvelle fois. En quelques minutes, un nuage de poussière s’est soulevé jusqu’au dessus de nous. Ça saute dans tous les sens. Le son envoie du lourd. Le chanteur annonce un wall of death. Je vois la foule se séparer en deux. J’ai déjà perdu mes potes. Chaque spectateur se prépare comme pour une bataille. Mon cœur bat fort. Le guitariste envoie une mélodie douce, le chanteur marmonne, le bassiste se prépare, le batteur aussi… Les souffles se retiennent, on entendrait presque les cœurs battre… Et comme si le monde vivait au ralenti, j’eus l’impression de voir le bras du guitariste s’élancer lentement, monter haut et s’abattre d’un coup sur les cordes, la foule divisée se rejoignit d’un coup aussi. Je m’explose alors contre une masse composée de plusieurs hommes et femmes en sueurs… j’ai le sentiment que les rites païens, les bacchanales et autres, devaient procurer ce type d’émotions. Quelque chose de primaire sortait de mon ventre. La rage et la violence contenues en chacun de nous qui s’expulsent en même temps que la joie et l’exultation… une délivrance qui apaise finalement.

Le concert se termine, on rejoint la warzone et son décor à la madmax, on commande un pichet de bière chacun. On boit avec soif et pour s’enlever le goût persistant de poussière.

La statue de Lemmy (le bassiste et chanteur de Motörhead), la hellfresh, zone couverte qui vaporise une vapeur d’eau salvatrice. On rentre à la tente pour manger quelques morceaux, boire quelques bières de la glacière et on repart sous le soleil de 15h.

Dans l’après-midi, on assiste à plusieurs concerts. Des dessoiffeurs parcourent le festival, ils portent sur le dos 11 litres de bières, je tends mon pichet, il y fourre son tuyau et le remplit, je paye… On boit pour que le soleil nous paraissent moins fort. Canicule. Mes cheveux ont déjà pris la couleur de la poussière. On reprend la route de la warzone pour aller voir Tagada Jones. J’enchaîne les pichets et les clopes.
On s’allonge sur l’herbe en face de la scène de la warzone. J’en profite pour fermer les yeux quelques minutes. Je les ouvre et la foule s’est déjà agglutinée sur des centaines de mètres. J’apprendrai plus tard qu’un pote qui souhaitait nous rejoindre n’avait pas pu, plusieurs milliers de personnes s’étalaient sur la zone et au-delà.

J’ai pris mon pied comme jamais je n’ai pris mon pied dans un concert. Complètement transcendé par le son. J’ai toujours tendance, en concert, à ne pas trop savoir comment danser, quel comportement je dois avoir pour ne pas passer pour un con. Ce festival est une aubaine. Tout le monde s’en fout. Personne ne te juge. Des femmes se trimballent seins à l’air ou en soutif, personne ne vient les reluquer ou les emmerder. En tout cas, pas de ce que j’ai vu. Un nuage immense de poussière stagne au-dessus de la foule… je décide d’y aller. Le soleil et son cagnard de 18h toujours aussi puissant, la poussière encore, la bière dans le sang et la sueur et les secousses agitées par les riffs du guitariste et les élans anarchistes du chanteur.

On a été mangé un bout après cela. Puis la soirée s’est poursuivie jusqu’à ce que la nuit tombe. Les flammes ont commencé à jaillir de toutes les scènes. Deep Purple, Les Ramoneurs de Menhirs et la foule qui chante « La jeunesse emmerde le front national », Sabaton et son show pyrotechnique…

On est rentré comme des zombies sur les coups de 2h30 du matin.

Samedi

Je me réveille plus frais que je m’imaginais. Les métalleux autour de nous prennent leur petit-déj tranquille alors que nous parvient déjà la musique du festival. Comme un appel, comme un cri de loup, un chant de sirène.

Chips, fromage et pain de mie… je ne bois pas ce matin, je dois reprendre la route. Mes collègues qui restent les trois jours ne se privent pas. Je file au robinet me foutre la tête sous l’eau. Une amie arrive, je l’embrasse, elle me remplace, c’est elle qui fait le Hellfest aujourd’hui avec les autres.

Je suis triste de partir, lorsque je démarre la voiture et que je les vois marcher vers l’enfer…

Je fonce vers Rennes. Aujourd’hui, les éditeurs rennais organisent un salon « Les panama papiers » au bar le Panama, sous l’impulsion de mon pote Ben des Éditions du Commun.

Je passe par chez moi, mange un reste de pâtes, du pain, du fromage, prend un douche et je file.

Au Panama, il y a déjà du monde lorsque j’arrive à 15h30. Dans le fond de la cour, les stands des éditeurs, L’œuf, les éditions du commun, les éditions Goater, Pontcerq et d’autres encore. Mais aussi l’Imprimerie Nocturne, l’ami… Marie est là, avec la pile de la nouvelle revue, je lui dis bonjour. Je commande une bière, fait un tour… Je commence à me demander ce que je fais là. Le contraste est costaud. J’ai l’impression de revenir d’un voyage de plusieurs mois sur une planète étrange et que mon retour à la réalité me fait passer l’étrange pour la normalité. Je me sens perdu. Je fume une clope et j’échange quelques mots avec mon pote Ben. Je m’apprête à partir lorsqu’on m’appelle pour participer à une table ronde sur l’écriture et l’édition. Je m’assois à côté de quelques acolytes. Je parle de mon parcours. De mon rapport à l’écriture. De mon rapport aux éditeurs.

Sur les coups de 18h je reprends la voiture pour rejoindre Charlotte. Je la prends à la maison et nous prenons la route de Marcillé-Robert. Un petit village tout de pierre qui surplombe un étang magnifique et des vallons vert et jaune. Marius y est à la halte garderie. On s’est fait plein de potes par là. Des jeunes engagés, dynamiques qui font du bien.

On tape des bises. Les enfants courent partout. La tireuse à bière est installée sous un hangar à côté d’anciens fauteuils de boite nuit et de sièges de cinéma. Un petit air de guinguette entre potes. Un petit air de paradis ici. Et crois-moi c’est étonnant de passer en une journée de l’enfer au paradis.

Je me suis couché tard encore.

C’était seulement une semaine après que l’assemblée nationale se soit renouvelée. Après que les sbires d’Emmanuel soient entrés dans l’hémicycle comme de petits automates, prêts à voter sans discuter, prêts à dire oui sans débattre, prêts à fermer les yeux si besoin, à courber l’échine devant le roi. Alors moi, il m’a semblé préférable de ne plus y penser le temps d’un week-end. Avant de reprendre la contestation qui sera nécessaire. Crois-moi.

Ici à Rennes tout va bien.

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