Rennes-Montréal : cul-sec.

Ici à Rennes tout va bien !

8h30, dimanche 23 avril, je me lève avec encore un peu le goût du vin que j’ai bu hier. Trop bu hier. Il fait un temps superbe, je descends la volée de marche qui mène au salon. Mon pote R. est affalé sur le canapé, il lit. Cha joue avec le petit. L. dort encore. Ma sœur pionce aussi.

Par la fenêtre on aperçoit un bout de mer.

9h, tout le monde est levé. On prend le petit-déjeuner ensemble.

On reprend la petite dispute bienveillante de la veille de qui Mélenchon ou Hamon. Je rappelle le coup de la motion de censure que les soi-disant frondeurs du PS n’ont pas votée… on piaille dans tous les sens, comme des petits moineaux affamés… on dit que finalement, le mieux c’eût été le ralliement des deux.

10h, je sors fumer une clope. Je me cale au bout du jardin. Le soleil tape déjà pas mal, mais l’air est bien frais et je claque des guibolles.

Vers midi un couple de potes débarque avec leur petite. On rouvre des bouteilles. On relance le coup des élections. Invariablement, c’est dingue à quel point cette foutue élection nous prend aux tripes comme si nous y jouions notre vie. La jolie société du spectacle pour laquelle tout le monde s’enthousiasme, se déchire, s’engueule, se révolte, s’invente des convictions, des haines, des principes, des valeurs, des conneries de tout genre. Et je fais pareil. Il y a quelques mois, j’avais décidé de ne pas voter et de m’en contre-foutre de ces élections. J’ai été rattrapé aussi. Je voulais faire mon libertaire, le vrai, le solide socialiste libertaire… je n’ai pas réussi. C’est du beau spectacle faut dire et à renfort de sondages, d’articles, d’émissions télé ou radio, ça balance grave leur machine infernale. Et encore je n’ai pas la télé.

Je bois un deuxième verre. Ma pote me dit alors qu’elle a voté le matin même. Que ça a été dur pour elle, qu’elle a hésité jusqu’au dernier moment et qu’elle a finalement voté utile, le cœur déchiré ou un truc dans le genre… qu’elle a voté Macron. J’engouffre ma tête dans mes mains, en poussant un soupir. Je relève la tête et je lui souris « non mais pourquoi ? » que je lui sors « t’es à gauche non ? », elle me répond que oui, mais qu’elle a voté utile. Pour éviter Fillon/Le Pen au second tour.

J’ai passé ces 7 dernières années à fustiger le vote utile, à débattre, gueuler parfois, à expliquer à mes potes qui en font un acte démocratique que c’en est l’antithèse. Rien y fait. Je suis désespéré, il est 13h15. Désespéré et je n’ose même plus pousser plus loin le débat. Je rebois un verre.

On mange.

Je bois mon quatrième verre, j’allume une clope. On cause d’autre chose. Il fait beau, Marius joue à moitié à poil dans le jardin.

16h, on prend la route. La voiture blindée des affaires de Marius et des restes de bouffe qu’on se trimballe pour la maison.

18h, on débarque au bureau de vote de notre commune, 35134 Coesmes. J’ai Marius dans les bras, je prends un bulletin Mélenchon, un bulletin Hamon, j’emmerde les autres. Presque tous. Je rentre dans l’isoloir. Je fourre Mélenchon dans l’enveloppe. Je dis à Marius « croise les doigts fiston ». Je sors, nom prénom, carte d’électeur, carte d’identité. Je glisse l’enveloppe dans l’urne. « A voté » qu’elle dit.

J’attends Charlotte. On retourne à la maison.

Marius joue, puis mange, puis joue. Il fait du bruit. J’ai mal à la tête. Le blanc. J’attends les résultats. La radio fait son petit manège d’éditorialistes, d’experts en rien du tout…

20h00, « Emmanuel Macron et Marine Le Pen sont qualifiés pour le second tour… » Je plonge ma tête dans mes mains. Je n’ai pas la force de fermer les yeux. Les yeux de Cha s’embuent quelques instants. Je balance quelques injures et enclenche le repeat sur mon mot préféré « putainputainputainputain… » Marius ne capte rien à ce qui se passe.

Et dire qu’ils sont un paquet à avoir voté utile. Et dire qu’ils sont un paquet à avoir voté Marine Le Pen et dire qu’ils sont un paquet à avoir voté Fillon. J’en ai rien à foutre des commentaires des spécialistes qui signent la défaite de Fillon, la défaite historique… presque 20% de fumistes à avoir voté pour un escroc conservateur austère sur la gueule des ouvriers et libéral pour les plus gros… presque 22% pour une souverainiste patriote à la con raciste sans aucune conscience écologique… et 24% pour un trou du cul qui se trimballe des conflits d’intérêt comme des pièces de 5 centimes dans la poche de nous autres, néo-libéral, produit d’une caste politique qui fait les grandes écoles, les grands mariages, les grandes affaires, les grands profits, les grands restaurants et les arnaques politiques les plus sensationnelles. Et dire que des gens de gauche ont cru bon de voter pour lui.

Le jour décline.

Marius dort. Je n’ai pas envie de grand-chose.

On s’envoie quelques messages avec les potes. Ça me réconforte d’avoir ma bulle, une bulle de gens pas trop con à mon sens.

On regarde la répartition des votes par communes. Coesmes, 35134, je répète Coesmes 31534, le FN en tête. Je replonge une autre fois ma tête dans mes mains.

Je regarde la Bretagne… une majorité pour Macron. Rennes… Macron avec 31,86%. Mélenchon est derrière avec 25,86. Hamon 13,82. Rennes, la ville de gauche, celle de la Maison du peuple, des manifs contre la loi travail, de Rennes 2, celle qui semblait, à mes yeux, être un peu différente des autres, est tout aussi conne et vote utile. On pouvait s’en douter.

Nous aurions pu espérer le ralliement peut-être.

Pour le moment, je n’ai plus envie d’y penser.

Je vais me coucher, j’ouvre le livre que j’ai commencé il y a quelques jours, Hommage à la Catalogne, de George Orwell. Au moins là, l’espoir existe encore… nous sommes en décembre 1936, je retire le marque-page, le jeune Orwell a rejoint le front avec une colonne du POUM. Les anarchistes sont encore à Barcelone. Et tou·te·s se battent contre les phalanges franquistes. 1936, le socialisme libertaire s’installe pour plusieurs mois dans les campagnes de Catalogne et d’Aragon, la coopération et la solidarité font front autant que la barbarie fasciste. L’espoir est encore là.

Il est 22h30 et moi je suis en Espagne, en 1936, je connais le dénouement mais à l’heure où je lis tout est encore possible. Alors j’y crois et fais semblant de ne pas connaître la fin.

Les jours passent. Ça s’invective dans tous les sens… on incrimine les futurs abstentionnistes, on les accuse de faire le jeu du FN, on accuse ceux qui ne veulent voter pour aucun des deux fumistes. On les traite même de facho. Printemps 1937, on accusait aussi de trahison, on traitait de fascistes, les miliciens du POUM et ceux de la CNT. On les accusait de croire encore à la révolution finalement. Les communistes staliniens, absolument antirévolutionnaires, les traquaient, les tuaient, les emprisonnaient, brisaient tout espoir et mettaient fin à plusieurs mois de collectivisation bénéfique, de communautés dans les campagnes espagnoles.

Le scrutin du second tour approche. Je suis en Espagne. 1937. Je sens l’odeur chaude et pierreuse de la sierra d’Alcubierre. Le vent de mai. Les cheveux gris de poussières des miliciens trahis. L’espoir atteint. Difficile de fermer l’œil. Les élections approchent. L’heure du choix. Macron ou blanc ? Même si je crois que mon choix est fait, je préfère rester sous le soleil ardent de la sierra, me rêvant camarade des milices, héros parmi les autres, déjouant les fourberies communistes et réussissant l’espoir…

Ici à Rennes tout va bien.


Ici à Montréal, tout va bien.

Quelle  heure est-il ? 12h peut-être ; plus tôt sûrement. Je suis au Paltoquet, face au comptoir, pas dans la salle. Dehors une femme enjambe la route, glisse entre deux bagnoles, toute de blanc vêtue. La femme. Pas les bagnoles. Elles étaient rouges. Bleues peut-être. Enfin ce n’est pas intéressant.

Cette brune en blanc a bien de la classe. Elle est belle et au courant. Je porte un sweat vaguement pouilleux. D’autres avant, tu me diras. Peut-être pas à cet endroit ; en général. Des fois dans la vie, on arbore un sweat pouilleux et on croise une vache de belle femme. Il faut composer avec, on n’est pas que des porte-manteaux après tout ! Au Paltoquet tout le monde la regarde. Les hommes la trouvent belle, les femmes la trouvent belle, les chiens et les chats aussi. Du bout des lèvres les chats. Ceux-là imaginent toujours que rien n’est plus vénérable qu’eux. Ce samedi matin le Paltoquet a voté. Consensus, la boulangerie s’accorde à trouver cette brune en blanc vraiment très belle.

Je commande un croissant. C’est qu’il va falloir tenir l’heure du dîner ! Un croissant fera l’affaire. Ça change des sandwichs. Puis je n’ai pas beaucoup de sous, et pas envie de m’emmerder. Je prends mon repas. Je me demande s’ils sont si fameux ces croissants du Paltoquet. C’est ce qui se dit dans le quartier. Même le boulanger, quelques mètres plus loin, s’accorde à le penser. Les siens sont vraiment bons pourtant . Moins gras, c’est clair. Enfin ce n’est pas intéressant. La brune en blanc s’éclipse, laissant traîner derrière elle un air de printemps, une brise légère façon déo. La porte se referme dans un bruit de clochette. La vie reprend, j’observe. J’ai le sentiment que certaines se trouvent soudain moins belles que cette biche élancée bien au fait de ses charmes. Elles ont tort, je te dirais. Elles ne sont pas moins belles c’est sûr. Juste moins bardées. Moins imprégnées de certitudes. La brune en blanc connaît ses forces. Alors elle soigne le packaging.

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C’est jour d’élection. À Montréal, mais surtout à Outremont. Ce samedi mes compatriotes se réunissent devant les portes du collège Stanislas. Seul bureau qui soit ouvert aux 50 000 Français de la ville. Flashback : je me souviens la dernière élection. Dans l’escalator du métro Outremont avec une amie nous critiquions ces Français et leur démarche reconnaissable entre mille. Trop rouspéteurs, trop fiers, trop tout. Clichés comme nous, en somme. Il faisait beau ce jour-là, la cour de l’école s’animait aux rayons du soleil. Fin du flashback. Il pleut ce samedi, il fait frête dans le quartier. Je m’assois sur un banc à l’extérieur du Pharmaprix. Il manque des miettes à mon croissant. Je regarde la foule qui s’organise, j’appelle mon pote. « À quelle heure tu vas voter ? Il y a du monde dehors. Vraiment beaucoup de monde. Sur les trottoirs qui bordent le collège, la file s’étend sur au moins quatre rues. Les gens ne savent pas où cela commence. Moi non plus. » Répondeur. Je raccroche le téléphone. J’enlève les miettes tombées sur le vieux pantalon. Je gagne la rue Stuart.

Le ciel est couvert. L’ambiance est sage, les esprits résignés. J’observe les gens. Les âges, les visages, les attitudes. On voit de tout, comme tu peux l’imaginer. Des familles qui promènent leurs enfants, aux vieilles dames isolées, de l’adolescent mobile, au trentenaire en condo. Chacun de nous se demande ? Combien de temps cela va-t-il prendre ? Combien de temps faudra-t-il poireauter pour faire face à la Marine ? La blonde risque de passer. Ce n’est pas malin mais c’est comme ça. J’arrive à l’angle de l’avenue Lajoie.

Il pleut.

Erreur. La lente procession continue le long du trottoir. Au loin, une nouvelle file d’attente. On se croirait dans Les douze travaux d’Astérix. Je m’arrête au coin de la rue Dollard. Devant, il y a ce couple avec ses deux enfants. La femme explique au type derrière, qu’ils ont perdu une heure en attendant sur le trottoir d’en face ! Ça l’embête. Elle sait qu’elle n’a pas mis assez d’argent dans l’horodateur. Le type derrière recommence à lire son bouquin. Le ciel crache à nouveau quelques gouttes de pluie. Les deux marmots s’en vont sur l’herbe, échangent quelques passes. La mère les rejoint. Et le mari attend. L’oeil rivé sur son portable. Je mets le casque sur les oreilles. Nous commençons gentiment cette longue marche vers l’impasse.

Depuis la rue Dollard jusqu’au bureau de vote, il aura fallu patienter plus d’une heure et demie. Rien de notable à raconter sauf cette lente procession et l’impatience lisible sur la plupart des visages. Beaucoup prenaient des photos pour témoigner de cette exceptionnelle attente. Certains passaient à vélo, le portable à la main. J’ai fait un doigt d’honneur à un moment donné. C’était plus fort que moi. Je déteste les portables. Je n’aime pas le conformisme. Mais j’ai regretté après… Ça fait de belles vidéos tout de même.

Dimanche. 14h plus 6 qui nous font 20h. Plus tôt sûrement. C’est magnifique la télé vue d’ici. Le compte-à-rebours, les animateurs. Tout est très sérieux, tout est très impliqué. Du beau boulot. « On retrouve Michel au QG de Manu ! Comment va Michel ? Alors, la fête chez vous ? » Quel dommage qu’on ne connaisse pas les résultats. Sur ma chaise, je trépigne d’être dans la confidence de ce secret si bien gardé. « Allô Michel ? Vous êtes au QG de Francky. Y a-t-il un pot de départ, racontez-nous ? » À droite à gauche, les animateurs-journalistes sont tout feu tout flamme. C’est que la plupart font leur galon. Il leur faut essayer de se démarquer. Le temps est serré, l’enjeu capital. Tous doivent jouer entre les lignes et faire gaffe à ne pas se faire chopper. Tendu. Pour le présentateur aussi, c’est tendu. Être dans la retenue, la plupart ils ne savent pas faire. Mais tout le monde est bien maquillé. Alors moi j’ai confiance.

« Michel, mon bon Michel ! Vous êtes au QG du petit Ben ? Comment ça se passe de votre côté ? Hahaha. Mais retrouvons le direct plutôt ! Maintenant il est l’heure !« 

Je n’en reviens pas de ce théâtre. C’est inquiétant. Sérieusement il faut en avoir honte. Au grand jeu de la démocratie, bidule et bidule gagnent le premier tour des Hunger Games. Mince, ce n’était pas mes poulains. Mais bravo à eux ! La démocratie a parlé. On ne va pas épiloguer. On les annonçait gagnants : ils sont gagnants. Le monde est rassuré. Tout est rentré dans l’ordre. J’éteins les écrans. Enfin ce n’est pas intéressant.

Blanc total.

Qui sera la reine du bal ?

Ici à Montréal tout va bien.

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