Rennes-Montréal, été-automne

 

Ici à Rennes à tout va bien.

Pour le mieux. Les viennoiseries coûtent que dalle, les liens entre le Canada et la France semblent être au top, les entreprises claquent des paluches, les migrants se caillent les miches sous les ponts de Paris et se font virer à coups de pompes par des flics qui manifestent pour le respect qu’on leur doit, les Parisiennes ressemblent toujours autant à des princesses, les Parisiens portent désormais des baskets avec des jeans, comme y a 20 ans…

Je rentre tout juste de Nouvelle-Calédonie. J’y ai passé un mois. Presque. Je suis parti avec Charlotte et mon fils, Marius. Pour aller voir mon meilleur pote qui y vit depuis un an.

Je suis de retour, déjà, et j’ai la sensation que ce mois a défilé en un claquement de doigt, littéralement… Paris, RER B, Charles de Gaulle, terminal 2, dépose des bagages, 25 heures de vol, arrivée  Nouméa. Câlin à mon pote. Poé, Poindimié, Hienghène, Nouméa, Île des Pins, Yaté, Nouméa, câlin à mon pote, 25 heures de vol, terminal 2, Charles de Gaulle, RER B, Paris… Terminé.

Pourtant, là-bas, le temps ne me paraissait pas passer plus vite qu’ailleurs, plus vite qu’ici. Et je me répétais sans cesse que le temps passerait vite, je profitais au maximum, il m’arrivait même de rester plusieurs minutes, assis sur le canapé sous le porche de la maison de mon pote, le matin tôt, alors que Marius ravageait la table du petit-déjeuner, en pleine brousse, dans la tribu de Wagap, plusieurs minutes à me figurer le temps qui passe, à le sentir exprès pour bien prendre conscience qu’il ne passait pas si vite que cela. Et pourtant me voilà de retour et le temps est bel et bien passé à une vitesse folle. C’est dingue comme le temps peut-être véritablement sournois, indissociable des actions et des sentiments que nous lui associons. Il nous contraint fermement. Lorsque nous souhaitons qu’il passe vite, le voilà qui s’amuse à faire passer des minutes pour des heures. Et lorsque nous souhaitons qu’il s’arrête, qu’il nous laisse profiter pour l’éternité des gens que nous aimons, des moments exceptionnels, alors il se fait une putain de joie à faire passer des semaines pour des minutes, des claquements de doigt ridicules. Foutu temps.

J’écoute l’album Creeple Crow de Devendra Banhart. Little boys.

Là-bas, à 9h de décalage horaire, c’est le début de l’été, un début d’été doux et agréable, ensoleillé. Je rentre et le ciel est bleu, l’air blanc. Les arbres jaune et orange. Le soleil rase les plaines.

Je suis complètement et parfaitement décalqué. Un sacré décalage horaire dans les pattes. Mon fils ne dort pas beaucoup, ça rajoute à la fatigue. Hier, réveil à 4h du mat’. J’attends le soleil. En Calédonie, le jour se lève à 5h30, grand max. Je mets de la musique, Marius agite les bras et le corps, il danse. « Luna de Margarita ». Musique calme et douce. J’attends le soleil. Je peux bien attendre. 5h. 6h. 7h. 7h30. Une pointe claire apparaît derrière les grands chênes. Je regarde le ciel bleuir. Je sors fumer une clope, il me paraît être 11h, j’ai déjà la dalle. On s’en fout, mais je boufferais bien un bon hachis parmentier. Ou un pain au chocolat.

Ça me rappelle la seule actualité que j’ai vu passer pendant mon séjour. Le fameux pain au chocolat à 15 cents. Là-bas, j’ai coupé mon portable, je ne l’ai pas sorti une seule fois de la poche avant de mon sac. Rien à foutre. J’ai regardé quelques fois mes mails et messages Facebook malgré tout. Mais je passais très vite sur le fil d’actualité. J’ai pourtant vu passer tous les articles sur la bourde de Copé. Et je me dis que nous portons loin la connerie. Je veux dire par là que la seule actualité qui retienne notre attention, même plus ou moins déconnecté, c’est que l’autre tête d’huître de Copé a cru que le pain au chocolat ne coûtait que 15 cents. Ce type est un âne, ce n’est pas nouveau, et nous sommes des millions sur son dos à essayer de le faire avancer. Je n’ai rien retenu d’autre de l’actualité, j’ai simplement profité de mon séjour.

Je suis de retour, les feuilles des arbres projettent toute la lumière qu’elles ont engrangée tout l’été. J’adore l’automne. Peut-être ma saison préférée. La nature est belle avant de mourir pour quelques mois.

Me voilà de retour. Je me suis assis à la même place que d’habitude pour écrire. À la table du salon, avec la tasse remplie de café. Une petite nostalgie dans le fond de la gorge.

J’ai « Le temps des cerises » dans la tête. C’est la berceuse que je fredonne ou chante à mon fils le soir pour l’endormir. Là-bas, en Calédonie, cette chanson avait un écho particulier. Je pensais à tous ces communard·e·s envoyé·e·s au bagne. Louise Michel, Nathalie Lemel en premier lieu.

Les mouvements de mars à juin 2016 me sont revenus en mémoire. Et comme une claque lancée fort en pleine gueule je me suis vu me dire « tu parles de la Commune, tu fredonnes Le temps des cerises à ton fils pour l’endormir, tu parles d’anarchie, d’habitat partagé, et tu ne retiens que le pain au chocolat à 15 cents, qu’est-ce qui cloche chez toi vieux con… ? » Ils sont loin les mouvements, vite oubliés, rangés dans le tiroir, fermé à clé, clé balancée droit devant sur le chemin, et toi sur le dos de l’âne t’essayes de le faire galoper pour la rattraper cette foutue clé…

Alors comme une claque lancée fort en pleine gueule, j’ai senti la verve renaître… faut s’y remettre à rêver, à lire, comprendre, tenter, faire. La nature est belle avant de mourir pour plusieurs mois. Et la nature est moche avant de renaître… froide, décharnée, désincarnée, avant de péter le cercle chromatique et de renaître dans sa beauté insondable…

Ici à Rennes tout va bien.

off-nov-16

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Ici à Montréal, tout va bien.

Camarade te voilà de retour ; soudain le temps paraît être passé !

Il y a deux jours on fêtait Halloween. Il était presque 19h, je quittais la boulangerie et m’avançais, baguette sous le coude et nuit tombante, en direction du métro Outremont. Je sortais station Jean-Talon puis remontais Villeray vers mon ancien appartement. Entre les rues ça et là, j’assistais à l’envol des petits fantômes et de leurs parents sortis faire fondre la citadelle du vivant. L’atmosphère de cette nuit me ramenait mille « présents » en mémoire. Mon cerveau feuilletait de saisons en saisons, rafistolait les sensations d’Halloween cachées dans les papiers de bonbons : les feuilles qui se jettent sous la pluie, les trottoirs qui soufflent les monstres de carton, le voile de nuit qui enveloppe les armes de plastique, la façade squelettique des maisons, les carcasses de citrouilles éventrées ; ces charniers qui brûleront le perron des vivants jusqu’à la fin des temps.

Pour moi « Halloween« , cela signifie que la vie sort ses manteaux d’hiver. Cela tombe bien, dehors, il braille !

Sylvain, te revoilà ici et doublement chez toi ! À te lire, on navigue ! On t’imagine émerveillé, ta tête pleine des « présents » que la route t’a passé, tes pieds qui cavalcadent l’instant, ton cœur qui dégringole sur la feuille à souvenirs. On te lit heureux, déboussolé, souhaitant saisir la plume et la faire s’envoler sur le carrefour des temps.

À Montréal aussi l’automne est magnifique et le temps relatif ! Halloween est passé, désormais voici Noël. Dans les cœurs, je ne sais pas, dans les magasins, c’est sûr. Le temps suit son cours, tout est en ordre, donc tout va bien.

As-tu remarqué qu’il existe deux catégories de personnes pour qui le temps est un peu plus « relatif » : ce sont les vieux et les marmots (les hommes politiques aussi, pardon). Tu évoquais les seconds, laisse-moi te parler des premiers. Fête des morts oblige, il faut que je te raconte une petite anecdote pour bien rester dans le ton. Récemment, vois-tu, j’ai travaillé dans une maison de retraite. Là-bas, les histoires n’étaient pas piquées des vers.

Un jour, un moment, une collègue enceinte jusqu’à la couenne nous raconte entre deux services, un évènement qui lui est arrivé la veille, tandis qu’elle était chez elle, occupée à dormir avec son copain. Leur lit, disait-elle, s’était mis à trembler en pleine nuit, comme possédé par une force inconnue, avant de s’immobiliser et de se fondre dans le silence de leurs sommeils. Elle n’en avait pas fermé l’oeil ! Son mari bien sûr, avait essayé de reproduire le fracas qui avait fait s’articuler le lit, mais ce n’était pas pareil – nullement comparable – nous racontait-elle. À demi-mot, l’explication lui jaillissait du coin des lèvres : « Un fantôme, may be… » Un collègue renchérit. Lui aussi, disait-il, avait vécu tout cela : la femme, le gosse, le lit qui bouge et les fantômes cogneurs… Une fois le plafond de sa chambre était incrusté de croix retournées, une autre les initiales de son nom s’étaient inscrites des murs jusqu’aux plafonds. Une vraie galère… Tout le monde compatissait.

Dans la grande salle à manger, le lendemain peut-être, une collègue – une autre – vint me voir pour me demander si j’avais entendu l’histoire de ce stupide serveur qui croyait aux fantômes. Je lui répondis que oui, et que, selon moi, ce n’était pas plus stupide de croire à cela qu’en une sortie de la crise, ou une survie de l’espèce. Forte de son expérience et sûre de ses croyances, ma collègue me rétorqua que si, tout de même – c’était un peu plus stupide. Le soir venu, au même endroit, tomba par inadvertance sur une table que je nettoyais, du sel qui s’y trouvait à ce moment-là.  Ma collègue (la même) eut un soubresaut ! « Cela porte malheur de faire tomber du sel » m’expliquait-elle, bientôt j’allais me « chicaner » avec quelqu’un. Dans ma cuisine – le lendemain, je crois – je laissais échapper un vieux paquet de fleur de sel. En souvenir de la veille, je me promettais –  sait-on jamais – de rester calme si l’adversité le nécessitait. La semaine suivante, j’étais remercié de la maison de retraite. Depuis je sale moins mes plats.

Je ne sais pas si ma collègue avait raison, je suppose même qu’elle avait tort. Mais tu sais quoi, après tout on s’en fout, car si le temps est relatif… bin les croyances aussi ! Quelque semaines plus tard, je troquais le sel contre un peu de sucre et débarquais dans une pâtisserie me réchauffer les miches.

Tu comprends que cela me fasse rire lorsque tu parles de cette histoire de pains au chocolat. En Nouvelle-Calédonie aussi, les journaux évoquent cette affaire ridicule ? En vacances, c’est douloureux d’entendre parler de Copé tandis que le cœur valse. Mais tout ce battage a le mérite de nous rappeler que le savoir aussi est une chose de relative ! De la même manière que la volonté d’informer. C’est une misère qu’il soit plus facile de couvrir les inepties de cet énième escroc, que de permettre aux peuples d’être librement informés des traités que nos gouvernements signent loin de nos regards.

La croyance, le savoir, la volonté, le pouvoir, ici-ailleurs, de Rennes à Montréal, hier ou aujourd’hui, maintenant et à jamais : le temps est un tuteur – un arbitre – un témoin ; un décor-monde à la silhouette d’ombre, un passager au pas régulier mais au tempo soudain, une femme qui ouvre la danse et vous dégage du bal ; une plume sur laquelle chaque être rédige sa propre histoire.

Un grand maître, dont le malheur est qu’il tue ses élèves (Hector Berlioz).

Ici à Montréal, tout va bien.

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