Rennes-Montréal Saison 3 : pâtes au pesto vs tortelini chèvre-épinard.

Ici à Montréal, tout va bien.

Ayons une pensée pour les dindes. Nous sommes lundi et aujourd’hui c’est Thanksgiving ! Mais ô surprise lorsque tu liras ceci, il ne sera plus ni l’un ni l’autre. Peut-être m’en voudras-tu d’avoir essayé de te duper. Sylvain, n’en aurait pas fait grand cas, lui. Il s’est habitué à ce genre de facéties avec le temps. Seulement comme il n’est pas là (le bougre est un père occupé) et que « tu » es seul aux manettes, je t’avoue que je ne sais pas sur quel pied danser. Toute comparaison gardée, c’est un peu comme de changer de pays, de copine ou de marque de bagnole si tu préfères. C’est aussi excitant qu’intimidant, et l’on ne sait pas à quoi s’attendre. Le temps étant relatif et mon interlocuteur du jour aussi, je prends cependant le risque (quitte à froisser) d’affirmer haut et fort : ayons une pensée pour les dindes car aujourd’hui c’est lundi ; et aujourd’hui, c’est Thanksgiving !

Les francophones les plus tatillons l’auront sûrement noté : on dit « Action de grâce », de préférence à « Thanksgiving ». Au Canada, l’Action de grâce a lieu chaque deuxième lundi d’octobre, et aux États-Unis le quatrième jeudi de novembre. Les dates ont fluctué durant l’Histoire mais selon des sources bien informées (Wikipédia mon amour) les deux évènements ont pour origine la célébration des récoltes, l’abondance retrouvée, etc. De nos jours, bien qu’elle soit plus largement fêtée par la communauté anglo-saxonne que par celle francophone, on retrouve l’indéboulonnable tradition du repas en famille, prétexte à partager purée, petits pois et carottes afin d’accompagner des dindes longuement gavées pour l’occasion. Comme Noël et consorts, l’Action de grâce est donc une opportunité pour ceux qui le souhaitent, d’avoir une pensée reconnaissante envers ces volailles qui ont eu la gentillesse de se sacrifier pour que l’on puisse faire la teuf.

dindes

Âmes prudentes, ayez la sagesse de vous arrêter ici. Pour les autres, voici le fond de ma pensée. Si un jour des extra-terrestres débarquent sur Terre, j’aimerais que comme nous ils y jouent les touristes décomplexés. Imaginez, si les habitants d’une lointaine planète (appelons-la la planète Buffet-oeuf-mayo) se motivent à descendre sur Terre, choisir parmi les humains les spécimens les plus à leur goût. Les hipsters pour ceux qui désirent une viande nourrie aux grains, les Bretons pour ceux qui la préfèrent parfumée à l’alcool, les étudiants ou les retraités pour ceux qui souhaitent une viande pas chère, et en « promo »… Après les avoir arrachés à leur bar, à leur portable ou à leur maison de retraite, ils les jetteraient dans le coffre arrière de leur navette spatiale ZX grand luxe, et les embarqueraient vers leur planète, afin de pouvoir s’enorgueillir devant leur femme ou leur conjoint de cette : « belle pièce de barbaque humaine » fraîchement dégotée lors de leur virée sur Terre. Le lendemain, prompts et matinaux devant leurs fourneaux, la télé en fond sonore et leur tablier « Kiss the predator » ajusté à la taille, monsieur et madame extra-terrestre se fâcheraient (pour la forme) au sujet de la meilleure manière de préparer le repas du soir. Ils trancheraient la question en consultant les avis glanés ici et là sur le site culinaire Marmite-à-neutron.com.

Ils nous enlèveraient la peau, nous videraient nos boyaux, nous foutraient une farce persillée dans le fondement, nous feraient cuire tendrement au four ou à la casserole, et accompagneraient le tout d’une petite poêlée de légumes issus de leur potager. Anthropocentrisme oblige, je pense qu’ils souhaiteraient, comme nous, disposer de produits de qualité afin de garder la ligne et la santé (c’est important). Ils feraient bien attention à ce que leur plat ne soit : ni trop gras, ni trop salé, de manière à ce que leurs convives aient le sentiment de rester « désirables » pour l’été. Le soir venu devant des invités exaltés par tant d’abondance, ils serviraient leur « fricassée de hipsters », leur « brochette de Bretons » ou leur « terrine de jeunes« , lors des festivités annuelles de l’Indépendance des « Radis-oeuf-mayogeois », de la célébration des moissons de Saturne, ou de l’ascension du légendaire Grande Poulet, par exemple. En gros, de toutes ces traditions saugrenues ou non, prétextes pour eux comme pour nous, à ce que l’on tue pour célébrer ce qui vit.

Je n’ai rien contre le fait de manger de la viande, ou même de célébrer année après année des fêtes que beaucoup prennent au sérieux. Je dis simplement que si l’on souhaite être tout à fait honnête (et équitable), l’on devrait accepter qu’un jour une espèce technologiquement bien supérieure à la nôtre, nous fasse connaître le même sort que celui que nous réservons à ces animaux que nous traitons comme nos inférieurs. Cela ne serait que justice. Et nous n’aurions rien à dire.

pesto

Au lieu de faire miroiter à la jeunesse un avenir qu’ils n’auront pas, et des emplois qu’ils n’auront plus, autant que leurs corps et leurs cervelles servent à agrémenter les pâtes des étudiants fauchés de l’hyper-espace ! Avec la peau on pourrait même faire des manteaux qui tiennent chaud en hiver ! Cela rendrait sûrement service, tu ne crois pas ! Non ? Cela peut choquer les gens tu penses ? C’est dommage, sur le court terme c’était une bonne idée pour inverser la courbe du chômage.

Mon bon Cyrille je ne sais pas pour toi, mais moi ce soir, ce sera « pâtes au pesto ».

Ici à Montréal tout va bien.

*

Cher correspondant d’outre-Atlantique,

Ici à Rennes, tout va bien. Tu as raison, entamer une nouvelle relation épistolaire, c’est partir de presque rien. Sans savoir où l’on se rend. Car ça dépend un peu de la direction qu’aura prise l’autre correspondant qui, lui, à l’autre bout du monde, vit ses petites (et grandes) aventures, a ses timings, ses obligations, ses fantasmes, ses idées en tête, ses audaces et ses a priori. Alors en effet, tandis que Sylvain a quitté le Vieux Continent pour aller se reposer dans des îles lointaines, en famille, et peut-être tester quelques rades indigènes, me voilà à prendre la relève. Je ne connais pas trop le boîtier de vitesses ni la souplesse de l’embrayage. Je n’ai pas encore pleinement idée de la puissance du moteur, mais je vais tester tout ça avec plaisir, avec ivresse, j’aime la vitesse (surtout quand elle est réglementée).

huitres

Ici, à Rennes, c’est jour de marché dans le quartier Sainte-Thérèse. Les marchands de fringues, d’encens, de Coran, d’huile d’argan, de brioche, d’huîtres, de salades, de pommes, de crêpes, de boudin noir, de paella, de nems, de babioles multicolores à 1 € fabriquées en Chine pour les enfants ou pour la maison, de godasses et de bonnets, bloquent les rues du quartier. C’est comme si j’étais assiégé par une marée de pacotilles et de senteurs, avec le flux et le reflux des femmes voilées, des mères poussant une poussette, des mamies emplissant leur cabas, des bouchers vantant leurs abats. La foule est fluide. Quand les marchands seront repartis, abandonnant derrière eux des monticules de cartons, de cageots, d’emballages, de sacs en plastoc qui s’envoleront, de glace pilée aux relents de poisson, quelques pauvres gus iront glaner dans les poubelles. Puis les services de la Ville balaieront tout ça à grande eau. Et le square Bir Hakeim et la place du Souvenir retrouveront leur calme pépère jusqu’au mercredi suivant. Évidemment, sur les étals, aucune trace de viande extra-terrestre – même si l’on y trouve sûrement quelques bestioles qui ont été élevées hors-sol, quelques fruits et légumes qui ont poussé sous serre et quelques autres breloques qui semblent venir tout droit d’une autre planète.

Car j’en suis persuadé, si des extra-terrestres débarquent un jour sur Terre, on aura tôt fait de les contrôler, les encager, les soumettre, les numéroter et les exploiter d’une manière ou d’une autre. Soit on les retrouvera dans des mines de sel ou d’uranium où ils pourront briller grâce à leur constitution robuste et à leur résistance à la douleur, soit ils seront parqués dans des endroits plus ou moins sécurisés (un peu comme dans District 9 de Neill Blomkamp où les aliens sont ghettoïsés), soit ils nous serviront de casse-croûtes – s’ils sont comestibles et ne contiennent pas d’OGM ni de perturbateurs endocriniens en doses trop massives). Bref, ce n’est pas que je n’ai pas confiance en l’hospitalité des humains, mais je suis un brin sceptique quant aux façons que nous avons d’accueillir l’extra-ordinaire.

tortelini

Ici à Rennes, tout va bien. Et pour moi ce midi ce sera des tortelini chèvre-épinard-carottes-sauce-tomate-crème-fraîche. Avec peut-être un brin de persil, une pincée de curcuma… et un verre de vin du Chili, quelques feuilles de laitue, des noix et un bout d’emmental. Ici à table, tout va bien.

Cyrille

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