Rennes/Montréal : le printemps

Ici à Montréal, tout va bien.

« Franck » a le nez qui coule. Cela fait un moment que ça dure, plusieurs semaines qu’il crache son mal avec fureur. On l’entend émettre des râles, des « rrrrrhhhh » et des « pshhhhhh », comme s’il engageait la moindre de ses forces, à se vider les sinus. Il fait ça en public, l’animal, et la journée durant. Étrangement, cela ne semble choquer aucun client.

Le mal de « Franck » est inconnu. La pilule blanche, le bidule bleu, les dernières innovations de la pharmacopée moderne, ne pourront rien y faire ; c’est dans sa tête qui disent, faudrait lui l’a changer. Mais cela n’y changera rien. « Franck » est un vieux dragon. Il a le pif qui coule, il a la gorge qui racle.

Son mal, le doit-il à l’hiver ? Le printemps déboule lentement sur les terres québécoises, et lorsqu’il vient, il se calque sur ce que l’on connaît par chez nous, pour ressembler à s’y méprendre, à un mois de février breton. Aussi joyeux et exaltant qu’une sortie en Picardie.

Sentant la fin débarquer, cet hiver doux a pour seul point commun avec son glorieux aîné de ne plus savoir trop quoi faire entre la pluie, la neige et le verglas. Le vieux tente d’ultimes coups de poker, se souvenant peut-être, nostalgique, de ses grands coups d’éclats. Comme celui, par exemple, d’il y a quelques mois. J’avais d’ailleurs noté ceci : « Devant la fenêtre où je me trouve et où j’écris ses lignes, café à la bouche, stylo à la main, un froid violent, un vent glacial, balaie la rue en courtes rafales. Un frappeur-cogneur, comme je te le décrivais l’année passée. De ceux qui te heurtent la face, te brûlent la gorge, te flambent les sinus. De ces -30 degrés qui, s’ils le pouvaient, t’arracheraient le visage par lambeaux, pour y jeter le sel avec lequel on gave les routes.« 

Cette journée de février, le vent cognait si fort dehors que les clients rentraient dans la pâtisserie avec la satisfaction de pouvoir y manger, et le soulagement de s’y mettre au chaud. C’était la veille de la Saint-Valentin. Je me souviens que, passant vers la cuisine, traînait sur le comptoir-traiteur, une farfalle et une tomate boccancini, laissées côte-à-côte, comme égarées de leurs assiettes respectives. Tout le monde avait dû les remarquer, mais personne ne les avaient jetées. La fraîche petite tomate, et la grasse petite farfalle, portaient chacune sur leurs épaules le poids des traditions et celui des recettes, et partageaient malgré leurs différences culinaires, une sincère affection gustative. Symboliquement, l’image était parfaite. Puis quelqu’un les balança à la poubelle.

Ce jour-là, il caillait menu. L’amour marchand apportait dans ses bagages les premiers grands froids de l’hiver. Moi, au chaud et au-dedans, armé de ma chemise, de ma cravate, de mon petit calot et de mon tablier noir, à l’abri entre les pointes-aux-pommes et les abricotines, j’observais la nature qui malmenait les amoureux. « Le froid, comme l’amour, endure », me disais-je.

Contrairement à mon habitude, j’étais arrivé avec une bonne heure d’avance. Ne sachant quoi faire de tout ce temps à tuer, je m’étais assis avec les clients, buvant mon café, et écrivant ce qui se déroulait devant mes yeux encore collés. Derrière moi, ma collègue continuait vaillamment à servir le tout-venant, et « Franck », la machine à café, à cracher ses poumons, tel le trop vieux dragon. Je croisais les doigts  pour ne pas devenir comme lui, trop faible, trop fatigué et trop sollicité, risquant de tomber mal à chaque nouveau café.

Je me félicitais, après plus d’un an passé à Montréal, de n’être tombé que bien peu malade. Et je n’aurais sans doute pas pensé qu’il me faudrait attendre de revenir dans les brumeuses terres bretonnes pour retrouver gastro, grippe, et autres joyeusetés. Cadeau de bienvenue de la terre sur laquelle j’ai grandi et qui m’avait manqué.

Ici à Rennes, tout ne va pas si mal.


Ici à Rennes, tout va bien.

J’ai bien appris que tu étais revenu pour quelques semaines. Une belle joie pour nous. Faudra qu’on aille se dire des banalités dans un de ces bistrots qui servent des bières sur des tables collantes et mouillées des précédentes.

Me parle pas des nez qui coulent. Bien que je ne crache pas de café, pas encore. C’est comme toujours, le printemps nous fourbe… il fait croire à des fins d’hiver brusques et sans appel, il nous flanque des beaux ciels bleus, des soleils qui sentent bon les claquettes, casquettes et lunettes… t’y crois dur, tu dénoues l’écharpe… et v’là que tu choppes toutes les conneries qui passent… comme disent nos grands-mères « en avril ne te découvre pas d’un fil ». Bon Dieu, j’aurais jamais cru mettre un truc comme ça dans un texte…

Moi je vais te dire… la seule chose, la seule et unique chose qui fait penser au printemps qui revient par chez nous… c’est de voir tous les bons hommes et toutes les bonnes femmes rejoindre les places de la République, esplanade Charles de Gaulle, etc., dans toutes nos villes de France, pour faire un gros fuck à la loi travail.

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Ça défile partout… ça lève des pancartes, ça crie des gros « Résistance », et des « Non », ça dit que ça veut pas de précarité, qu’on arrête de tout foutre sur le dos des travailleurs, qu’on arrête de les prendre pour des cons, et ça sent la lacrymo dans les rues… ça fait des couleurs bleues un peu partout, avec des reflets jaunes puis rouges sur les visières des casques, en face, en face des jeunes et des vieux et des autres qui crient que c’est un scandale qu’on leur fasse peser encore et encore la besace… ouais ouais en face de ceux-là, on voit bien les visières, avec les reflets et tout ça… et par moments les visières elles lancent des lacrymos, parce que les visières elles ont des bras… pourquoi elles font ça les visières ? Parce que ça refuse que la jeunesse s’installe sur les places qui lui appartiennent… pour des raisons de sécurité.

« Nuit debout » qu’on appelle ça encore. Après les défilés. Passer la nuit debout, sur une place, pour dire qu’on ne veut pas de cette loi… mais plus encore… oui oui plus encore, ça va plus loin, là ce qui se joue, c’est l’élan créatif de la jeunesse et des autres… de tous les autres… ça se chuchote dans les couloirs et dans les rues, ça se crie même parfois, ça s’invente sur des coins de table, ça se réalise dans quelques campagnes et quelques villes, ça se rêve dans les facultés et les lycées… de quoi ? Mais la reconstruction de notre société mon pote.

Qui n’y pense pas ?

Je vois tous mes potes, et moi dedans, qui sentons l’espoir pousser.

On se démerde déjà, dans nos coins, et partout ailleurs, pour faire autrement. Ça crée des bars coopératifs, des habitats partagés, des jardins collectifs, des associations de toutes sortes, de l’éducation populaire. Je veux dire, on fait ! Mais là, là c’est le moment, pour donner de l’ampleur à tout ça. Donner de la couleur.

C’est le printemps de quelque chose qui commence mon pote, crois-moi.

Tu les vois dans la rue ?

Alors t’es de retour pour quelques semaines, enfile ton écharpe, mets-toi des gouttes dans le pif, et viens, on va y faire un tour…

Ici à Rennes, tout va bien.

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