Rennes/Montréal : les attentats

Ici à Rennes tout va bien.

Ne rien dire, ne rien écrire… ne rien dire, ne rien écrire. Voilà ce que je me suis dit tout ce temps. Ne rien commenter sur Facebook. Ne pas commenter les salauds qui trouvent prétexte à dégueuler leur haine, qui partagent des fakes montrant des jeunes musulmans criant leur joie… ne pas commenter non plus les drapeaux français qui recouvrent désormais les photos de profils, ne pas commenter les belles remontrances des insensibles, ne pas commenter les pleurnichards plus tristes que les tristes parmi les tristes, ne pas commenter les partages intempestifs d’explication des causes, de machin-truc, du pourquoi on est là et de la raison pour laquelle on doit fermer sa gueule et pas être triste parce que c’est normal si on se fait exploser, etc., etc. Ne rien commenter, ne rien dire, ne rien écrire…

Voilà ce que je me suis dit… depuis tout ce temps.

En vrai, je vais t’avouer un truc… ils me bouffent toutes et tous. Je vais passer pour un con… mais je vais dire la stricte vérité, celle qui me concerne.

Le soir où c’est arrivé, j’étais chez des potes, dans le centre-ville de Rennes. En sortant de la voiture, j’avais marché dans une merde. Pied gauche… porte-bonheur… bien, très bien, que je me dis alors. On débarque les affaires du bébé… on est 6, 7 avec Marius.

On me propose un ti-punch. « OOOOh, la vache, du rhum, t’es sûr ? » que je fais. Je suis pas habitué au rhum. Le whisky, la bière, le vin, tout ça, ok… mais le rhum que dalle. Ça me pique sévère.

On s’en siffle quelques-uns. Je fais une pause pour coucher le marmot. J’en reprends un. On cause de tout, de rien… je me souviens plus bien d’ailleurs. Mais le rhum affleure déjà les deux hémisphères de mon cerveau, le lobe frontal et tout le bazar… j’ouvre la porte-fenêtre qui donne sur la rue des Francs-Bourgeois… une belle rue, en travaux actuellement, du centre-ville… côté huppé. Je veux dire, c’est pas Saint-Anne et ses punks à chiens, ou encore République et ses dealers à casquettes… À ce moment-là, mon pote, Julien, me rejoint, et on cause parcmètre, stationnement dans le centre-ville, tout en tirant sur nos tiges… au regard de ce qui se passe à ce moment-là à Paris, ça parait complètement crétin de causer de ça…

Julien rentre. Je tire encore quelques taffes. Manon, une copine, arrive de la cuisine le sourire retourné… livide… les joues tombantes… « y a des fusillades à Paris en ce moment » dit-elle en tapotant sur son portable…

En quelques secondes, Whatsapp fonctionne à plein régime, Facebook, textos, ça déglingue les ondes… je suis figé à la fenêtre, la clope dans le bec… j’en suis presque à me dire… « mais bon dieu, on peut pas fumer et boire tranquillement ce soir… on verra ça demain ? Hein ? Merde » que je me dis presque, dans ma tête… je pige pas vraiment ce qui se passe et mon égoïsme primaire face à une bonne goulée et une bonne clope me rattrape. D’autant que je suis déjà à moitié bourré… le rhum m’arrache le tuyau de l’œsophage. Et je déteste quand les gens se fixent à leur portable… même si ça m’arrive. Je déteste quand les autres le font…

Bref. On cause. On commente ce qui se passe. On dit déjà qu’y’a des cons qui vont en profiter pour raconter des conneries. Commenter avec de la merde dans la bouche… que les musulmans de France et d’ailleurs vont encore en prendre plein la gueule… etc.

Et moi, ce qui me débecte le plus… c’est l’émotion générale… l’émulsion collective… ce genre de monstre désarticulé qui sort des boîtes surprises avec un bruit effrayant… tu vois ce truc ? Quelle que soit la réaction, j’ai l’impression d’y voir comme quelque chose de surfait… les gens qui pleurent plus qu’ils ne devraient m’énervent… ceux qui ne pleurent pas m’énervent… ceux qui intellectualisent m’énervent… ceux qui temporisent m’énervent… tous, tous… tous… et dans chaque réaction je me retrouve un peu… et je déteste me retrouver… je suis cérébral et j’analyse la moindre parcelle de spontanéité. Comme si je n’y croyais pas.

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On allume BFM. Exaspérant. On éteint BFM.

On se met à table. C’est bon ce qu’ils nous ont préparé. Chaque personne réagit différemment. Moi je joue le sceptique. Le gars pas triste, presque « je-m’en-foutiste ». J’analyse tout. Les causes, nombreuses, les pourquoi…

Et puis je suis bourré.

Le lendemain, je me réveille avec les petits cris de Marius… il chouine. Il a faim. J’ai le crâne fissuré. Y a des kangourous qui sautent là-dedans et qui foutent le bordel… ça fait mal…

On prend le petit-déjeuner tous ensemble. Et je réalise alors.

Charlotte est plus sereine. Sa sœur était à côté du Bataclan. Elle va bien. Sous le choc… probablement. Mon cousin habite à République… j’envoie un message. OK. Un super pote était au Stade de France. Ok aussi. Putain, je réalise. Merde. C’est foutrement vrai. C’était à deux doigts aussi pour ceux-là… ceux que je connaissais… c’est pas une foutue explosion à dix mille bornes où je connais personne… où une fusillade dans une université kényane où y a pas un pélos que je connaisse… bon Dieu (même si j’y crois pas) c’était bien là… à Paris, où j’ai trimballé mes guiboles plus d’une fois, où mes potes sortent, où j’ai de la famille…. J’ai réalisé… et j’ai plongé dans un mutisme complet.

Ne rien dire, ne rien écrire. Ne rien dire, ne rien écrire.

J’ai eu une gueule de bois de plusieurs jours ensuite. Parce que le lendemain, samedi, on s’en est pris une belle encore… on fêtait le départ de mon meilleur pote en Nouvelle-Calédonie… et ça faisait 3 ou 4 jours qu’on sortait le soir… j’ai mis du temps à m’en remettre… et le lundi soir, quand je suis rentré du boulot… j’ai eu un moment un peu particulier, en voiture, où j’ai eu envie de pleurer… ah putain ça m’a énervé… je déteste les gens plus tristes que les tristes parmi les tristes… mais je pensais à Marius, j’écoutais la radio, j’imaginais le pire, et tout se mélangeait comme un beau bordel et les larmes me montaient aux yeux…

Je suis rentré, j’ai embrassé Charlotte, Marius… j’ai ouvert  Facebook… et j’ai vu tous ces cons qui partagent des trucs… les sceptiques, les insensibles qu’acceptent pas qu’on pleure, les sensibles qui pleurent trop, les patriotes, les anti-sécurité, les machins-choses et les machins-trucs… tous des cons bordel… comme moi.

Ici à Rennes tout va  bien.


Ici à Montréal, tout va bien.

Il y a un mois désormais : c’était un vendredi 13, je me levais tôt, trop tôt peut-être. Après avoir petit-déjeuné, contrairement à mon habitude, je repartais directement me coucher. À l’ancienne, comme lorsque j’étais ado, que le monde et moi-même me rebutaient. Une demi-heure, une heure, plus longuement peut-être : je n’avais pas envie. Ce vendredi-là je n’avais pas la volonté.  De me lever, de dessiner, d’écrire, de partir travailler, de voir des gens, de parler. Du fond de mon lit ma réaction me surprenait. J’avais des choses à faire et je culpabilisais de ce retour à l’oisiveté. Voilà de quelle manière je me souviens de ce début de journée. En fin de compte et comme toujours, l’on met un pas devant l’autre. Il y a les vêtements que l’on met, la porte que l’on ferme, le retard que l’on prend, l’attente et le métro, enfin.

Vendôme : quartier Westmount, je crois qu’il faisait beau. En sortant de la station, je reboutonnais le haut de mon manteau et répétais ces trois mots simples : « Bosse, rentre, pionce ». Je me rappelle de cela. J’avançais sur Sherbrooke, et je me souviens m’être dit, puis suggéré, puis ordonné de me placer dans cet état d’esprit : faire simple, ne pas trop réfléchir. « Tu bosses, tu rentres, tu pionces ».

Bosse alors.

J’avais demandé à ne pas être envoyé directement au café. Je craignais de ne pouvoir faire face « convenablement » à la politesse très secondaire, très sélective, très approximative de certains clients. Je faisais quelques petites tâches dans le reste du magasin, lorsque vint me voir un habitué qui mange parfois ici. « Donne moi un 100 grammes de céleri et de salade niçoise dans le même contenant, s’te plaît« . Pour t’expliquer, la pâtisserie où je travaille fait également boulangerie, traiteur et café. Un salon de thé comme disent certains clients. Un couteau-suisse comme diraient d’autres.

« Tu viens de France pas vrai ? Moi je suis né au Maroc. À 18 ans mon père a voulu m’envoyer en France ! Je lui ai dit : non papa, moi je vais aller vivre au Canada. Mais il y a tout tes copains qui vont en France, mon père m’a répondu. C’est pas grave papa, je veux partir vivre au Canada ». Je finissais de lui remplir ses 100 grammes de céleri-rémoulade (et de salade niçoise) lorsqu’il me raconta son anecdote. Cela m’a marqué, d’autant que nous n’avions jamais pris la peine de parler avant cette journée-là. Il terminait son anecdote par un laconique : « Il y a beaucoup de racisme en France« . J’embarquai rapidement sur le sujet. J’aurais dû me souvenir pourtant : faire simple et ne pas trop réfléchir.

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Ce client est revenu un peu plus tard dans la journée. Il était 17h je crois. Il faisait nuit, j’étais désormais au café, à nettoyer la machine, à servir un americano, ou à compter fleurette… Il y a 6 heures de décalage horaire entre le Québec et la France. Il était 23h par chez toi. Tu commençais à être bourré, que j’entendais cette phrase qui allait revenir en boucle toute cette maudite journée. « Il y a des attentats à Paris ! Il y a eu une explosion au stade de France ! » J’ai pris soin de ne pas paniquer. C’était peut-être un accident, une fuite de gaz, un truc du style, va-t’en savoir ? Je passais les deux dernières heures avant la fermeture du magasin à récolter les menues informations que les clients me donnaient. « You hear the news ? There’s a terrorist attack, right now in Paris ! There’s hostages at the Bataclan, a gunfight during a heavy metal show« .

Bordel de…, fais… putain merde ! Au bout d’un long moment arrivaient 19h, la fermeture du magasin, le rangement de la boutique, le départ vers chez moi, enfin.            

Rentre alors.

Mais je n’avais pas l’envie. Je voulais discuter avec des gens, voir la télé, entendre ce qui ce passait. Ce qui se déroulait encore. Je pris la direction du domicile d’un ami qui m’accueillit chaleureusement. Sa télé tournait depuis quelques heures, les infos en continu informaient en continu. Pas tout à fait BFM TV, pas loin non plus. Alors j’ai vu, j’ai entendu, j’ai appris que… Une dramatique réalité se précisait au fil de l’heure que je passai chez lui.

Je repris le métro, groggy, déboussolé, attristé. Arrivé chez moi, j’allumai compulsivement  l’ordinateur. Aucun message de mes proches. Je ne connais pas grand-monde sur Paris, une chance peut-être ? Mes parents y ont un pied-à-terre, ils s’y rendent souvent. Une chance qu’ils n’aient pas été de grands amateurs de heavy metal. J’appris plus tard que cet obscur groupe qui jouait au Bataclan cette soirée-là, n’était autre que les « Eagles of death metal » Misère de dieu… Je connais ce groupe, j’aime ce groupe. Josh Home en est le co-fondateur. Ce n’est pas n’importe qui, ce n’est pas n’importe quoi. C’est du rock festif, sexy, dansant. Tout à coup, il se trouvait à Paris des gens que je pouvais identifier.

J’éteignais les écrans. La tête au bord du précipice, je préférai aller me coucher. Je m’allongeai en  me disant : « C’est donc à cela que ressemble cette année 2015 ? S’ouvrant et se refermant sur des attentats ? Qu’est-ce que cela dit de nous ? Qu’est-ce que cela annonce ? Ce vendredi 13 novembre 2015 quelque chose a basculé. Désormais le pire est devant possiblement. » Cette nuit-là, tandis que j’avais du mal à fermer l’œil, pour m’apaiser je me disais : « Rappelle-toi MAN, c’est volonté de chacun qui dessine l’avenir de tous ». Après cela je ne sais pas.

Pionce alors.

Ici, au Québec tout va bien.

  

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