Rennes/Montréal : les petits pois

Ici à Rennes, tout va bien.

J’étais rendu au hêtre qui s’étire et tout ça, dans la nuit du Sud-Trégor, Centre-Bretagne.

La campagne du Centre-Bretagne, c’est le berceau des mystères du monde. Sérieusement. Je déconne rarement avec ces choses-là. On passe des Monts d’Arrée, ces vieilles montagnes noires rattrapées par les millions d’années, aux forêts fantastiques du Huelgoat, puis on se perd dans ces campagnes vertes, noires, froides et chaudes, vallonnées, où poussent les maisons de pierres, telles des refuges de hobbits… c’est du lourd. C’est à voir.

Le berceau des mystères du monde

On s’est garés. À l’intérieur, la viande mijote déjà et les patates avec. On nous sert un coup. On commence par un cidre du coin. On fume un peu. On s’arrête pas de parler. On se trouve des connaissances en commun. On s’anime, on s’enthousiasme à parler d’initiatives collectives, de retour à la terre… comme eux ont fait, comme ils font. Le filet mignon, aux petits oignons, débarque sur la table. Les patates chaudes et rôties avec. Le pinard. Du rouge vraiment pas mal. La cheminée brûle son bois. J’ai la couenne à côté. Ça me réchauffe à l’extérieur et le vin et la viande et les pommes de terre, ça me réchauffe à l’intérieur… le régal… le bonheur… le vrai… le moment où tu te crois en famille presque, avec des potes de toujours, des que tu vois tout le temps et où t’as plus le besoin de faire semblant. PAREIL. On s’est fait des joies toute la soirée.

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On s’attendait à dormir dans le camion, comme les autres soirs. Puis, finalement, notre copine qui monte sa moutonnerie nous propose de dormir chez eux… on dit oui. On regrette pas. On reprend la voiture avec elle, direction une petite longère noyée dans la nuit… petit calva pour pas finir comme ça. Un deuxième dans le gosier. Dodo. Cou-couche panier pa-patte en rond, comme dirait ma belle-mère. Une chaleur bienheureuse.

Je vais te dire un secret… j’ai toujours joué au chauvin breton… parce que je me sentais fier, parce que j’aime la Bretagne… mais je te le dis à toi, j’y connaissais rien de rien à ce moment-là, j’avais pas vu tout ça, à quel point c’était foutument vrai, que la Bretagne est belle. On s’est sentis comme de vrais voyageurs chez nous… des sortes de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet… ouais chez nous. Des voyageurs. C’était assez dingue. Je te raconte ça, je sais plus pourquoi, je voulais te parler de la Bretagne comme elle me plaît mon pote. C’est pas toujours comme ça… mais ça y ressemble comme deux gouttes d’eau…

Notre périple à travers les vieux bistrots de Bretagne, ça a été quelque chose… une belle aventure humaine, comme je le mets sur les dédicaces que je fais maintenant que le livre est sorti… une belle aventure humaine. Je t’ai dit que le livre est sorti ? Imagine ma joie. Je ne peux pas nier que ce voyage fut pour le moins éthylique. Et donc crevant. Mais ce fut une expérience extrêmement enrichissante.

En revanche, je crois bien que je serais incapable de refaire ça aujourd’hui… déjà parce que je ne pourrais pas laisser mon fils un mois, sans le voir… ah oui, tiens… je t’ai pas vraiment parlé de mon fils encore… on verra ça la prochaine fois… donc je serais incapable de refaire ça aujourd’hui aussi parce que j’en reviendrais les yeux tombants jusqu’au menton, les joues bouffies, les bras ballants et la santé pesante pour des années… depuis que je suis père, je dois l’avouer, même si ça me fait mal, je me remets sacrément moins bien des soirées… je ne m’en prive pas hein, mais un mois à bourlinguer, ça commence à toucher le haut-niveau… tu devrais faire ça au Québec mon pote… un tour des bistrots typiques. Non ?

Kenavo l’ami.

Ici en Bretagne, tout va bien.


Ici, à Montréal tout va bien.

10h30.

Je jette un coup d’œil. De contresens en feux rouges, je suis déjà en retard lorsque j’arrive sur la rue Rachel. Je croise plusieurs générations d’élèves. D’abord des lycéens campés devant leur Cegep, puis quelques mètres plus loin, un bataillon de rejetons. Je m’arrête au feu rouge. Les marmots font de même. De gilets jaunes vêtus, ils avancent  par petits groupes tenus en laisse par les animatrices qui les mènent au pas. Le spectacle intrigue. Pour l’étranger peu habitué de la chose, la laisse, ça fait toujours bizarre.

Perdus comme des petits pois dans le grand bol de soupe

Perdus comme des petits pois dans le grand bol de soupe, les mômes observent fascinés et désorientés, le bazar de la ville, la cadence du monstre, la lente digestion matinale.

Le feu vire au vert. Je quitte le petit groupe et continue ma route : direction le parc Lafontaine. Je verrai bien ce que j’y trouverai à raconter. Je longe le terrain de beach-volley lorsque je tombe soudain sur un curieux spectacle. Une dizaine de femmes, tirant des poussettes, tentent de concilier activité physique et ventre plat, aux impondérables impératifs de la parentalité. Leur chef, leur coach, leur « senseï » leur dicte énergiquement les exercices à suivre, puis, quelques minutes plus tard, les voilà qui repartent toutes en petites foulées : poussette à bout de bras, comme si de rien n’était. L’image me fait sourire. Peut-être ne devrais-je pas. Tout cela semble très sérieux. Je continue ma route et laisse la confrérie à son curieux stretching. On ne rigole pas impunément des femmes proactives, cela je le sais bien. Un jour ou l’autre, le karma te fait ravaler toutes tes moqueries, mon gars !

Je retrouve la piste cyclable. Je longe la rue Lafontaine là où elle surplombe le parc du même nom. Direction Cherrier, pour la partie la plus sympathique du trajet. La hauteur offre au piéton et au cycliste un beau panorama sur le parc, le lac, les gens, les écureuils. Je repense à cette vieille photo en noir et blanc aperçue à la bibliothèque. On y voit, par une belle journée ensoleillée, des gens installés dans des barques et navigant sur l’étang. De mémoire, cela doit se passer dans les années 30 ou 40 peut-être. Plus de barques aujourd’hui, pourtant l’impression demeure : le parc Lafontaine est bâti sur du béni. Il respire le bonheur, il sent la poésie.

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10h35, feu rouge. Je suis au croisement entre Cherrier et Berry. Là, j’observe la pente qui attend mon vieux biclou. Le vélo c’est bien, je me dis. Ça muscle les guibolles, ça ne fait pas de bruit, ça ne pollue pas. Ça rentre dans le top 10 des meilleures inventions humaines, si tu veux mon opinion. Pour l’anecdote, ce vélo-ci appartenait à mon colocataire allemand. À son départ, je le lui ai racheté pour pas cher. Bien m’en a pris, je crois. Même s’il n’est pas fait pour la ville, il demeure bien pratique et a une certaine allure, à défaut d’avoir de bons freins. Le feu passe au vert. Je dévale la pente qui mène au pied de la bibliothèque. Je repense au camion que vous aviez Yann et toi, lorsque vous sillonniez les bars de Bretagne, pour écrire votre livre. J’aimerais bien avoir un camion. Je fantasme sur des luxes « abordables », ces temps-ci. J’ai de la chance, car mon éthique se marie bien avec les ambitions de mon porte-monnaie. Je dévale la pente, je sens l’air frais sur mon visage. Je laisse soudain ma pensée vagabonder quelques instants vers les champs du possible. Loin, bien loin de mon « imbécile et  prévisible réalité » du moment.

« BOOM »

La réalité n’aime pas qu’on la traite « d’imbécile prévisible« . Les femmes en poussette n’aiment pas que l’on rigole de leur stretching matinal. La petite descente entre le plateau Mont-Royal et la grande bibliothèque, prend des allures de piste d’envol lorsque je percute le cycliste qui monte en face. C’est rapide. T’as pas idée comme c’est rapide. J’entame un soleil, le type s’écrase à terre. Mon épaule heurte le sol, le mec plante sa gueule contre l’asphalte. Je me traîne sur plusieurs mètres. Là-haut, le gars ne bouge plus. Une pensée me vient : aucun de nous n’avait de casque. Ça paraît con. En y pensant tu regrettes.

En attendant la suite.

Ici à Montréal, tout va bien ?

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