Rennes/Montréal : fin de saison

Ici à Rennes, tout va bien.

Je passe mon temps à réécouter Tom Waits. Swordfishtrombes. 1983. Los Angeles. Je repasse Closing Time, 1973. The Heart of Saturday nightOrphans, Brawlers, bawlers and bastards. Alice.

Je fume ma clope, affichant un air détaché sous cette chaleur. Quelques gouttes de sueur glissent dans mon dos et s’engouffrent dans mon calebar. Je feins la maîtrise la plus totale de mes eaux.

Rain Dogs. 1985. Island Records.

Les gens balancent leurs guiboles comme des pantins articulés au rythme païen des accords de Waits. Une vieille dame s’arrête à ma hauteur. Elle est plantée devant moi… cela me gêne, je souffle la fumée de ma cigarette sur le côté en tordant ma bouche. Elle me regarde. Une partie de sa bouche est bleue et gonflée. Je tire une taffe. Je la regarde. Elle part. Tirant derrière elle un cabas rempli de bricoles.

Dalle du Colombier. 16h. Des jeunes filles, qui ne dépassent pas la majorité, s’empressent vers le centre commercial, les bras affairés à cajoler des sacs à main hideux. Trop grands. Ou trop petits. Ou trop sophistiqués pour des minettes comme elles.

Chocolate Jesus

Et la voix étouffée de ce bon vieux Tom qui se contorsionne pour bouffer le micro, son chapeau mangeant une partie de sa caboche. Les images se confondent comme des diapos foutues et jaunies. Il fait chaud. J’ai la tête qui tourne. Les gens continuent de marcher devant moi.

Je plante un pied sur le mur et y colle mon dos…

Quatre jeunes filles et un mec, grand et coiffé comme un branleur (le genre de grande gigue qui court les magasins de fringues tous les samedis pour sortir à La Suite le soir même), s’affolent devant un sac à main noir. « Il y a encore l’antivol c’est bizarre » dit l’une d’elles, blonde, la silhouette fine moulée dans une robe blanche et noire. « Ça aurait dû sonner », répond une autre pour compléter. Je les regarde sans gêne. Underground. Ma clope tire sur sa fin. Je prends mon air détaché. Je plante  un pied sur le mur et y colle mon dos… fait trop chaud.

le_cameleon_by_karedwen-d4gqns3Blonde, taille moyenne, épaule large file devant moi, aux bras de sa mère. Âge moyen. « Tu vois la piscine ça élargit les épaules, alors que la course…. » Couple, belle brune, mec pas mal non plus, pas mon genre de couple, mais pas mal… Une grand-mère trimballe une ribambelle. Un geek trimballe sa tronche repérable parmi dix mille. Une mère fume sa tige et sa fille la regarde. On achète un sandwich à côté de moi. Je viens de manger. Plus faim. Trop chaud. Dalle du Colombier.

Je rêverais de me foutre les pieds en éventails au Thabor ou de me rafraîchir à la terrasse d’un café. Mais j’attends quelqu’un.

Les gens passent devant moi. Ils ne se soucient que d’une chose : retrouver le frais des magasins du centre commercial, leur clim qui fiche des maux de gorge insoutenables, et leur musique effrayante.

Tom Waits me chante dans les oreilles. Je n’ai pas d’écouteurs. Tout me revient de mémoire. Presque l’envie de chanter là, maintenant, dans la rue.

Un jeune, 20 ans, pas moins, peut-être un peu plus, mais pas de beaucoup, gratte sur sa guitare. Il a la gueule défoncée… il est gris. Bourré à la 8.6. Il chante en murmures incompréhensibles. Le cœur du samedi soir se prépare comme si nous étions tous projetés dans un rêve de Waits… des punks sirotent à côté. Deux filles, jeunes, mais vieilles sur la gueule, se recoiffent comme si elles ne se doutaient pas qu’il n’y avait aucun espoir pour redonner du frais à leurs tiffes. Des chiens dorment à leurs pieds. On demande une pièce à une dame devant… elle tourne à peine la tête et ne répond pas… Le quémandeur m’’interpelle « Hey, bonjour, z’auriez pas un brin de monnaie ? » Je n’ai pas mon portefeuille avec moi… Qu’une carte bancaire. Je lui dis « désolé mec… j’ai rien là. Bonne journée à toi »… « bonne journée » qu’il répond lâchant un sourire.

Je me mets à marcher. J’ai trouvé de l’ombre. Sauvé. Je serais resté plus longtemps au soleil, je crois bien que j’aurais fondu comme un foutu calendos. Je reprends mes esprits. Le gars qui chantait a lâché sa guitare. Il regarde le vide désormais. Les badauds passent, marchent, courent, sans se soucier de ce pauvre bonhomme. Je le regarde un peu. J’ai une fâcheuse tendance à trop fixer les gens. De manière générale. Pas seulement lorsqu’ils ont une guitare, qu’ils chantent dans la rue et qu’ils ont une tête à avoir picolé de l’Amsterdam depuis l’âge de 14 ans. Non toujours. Je fixe et je me fais de petites histoires. Et souvent, Tom Waits m’accompagne de ses mélodies… ça fait des trucs vachement louches.

In the bottom of the word.

Dalle du Colombier y a aussi du bourgeois qui se promène en famille, tirant à bout de bras des enfants comme une famille canard. Ils semblent tous glisser sur les pavés comme les canetons sur l’eau.

La famille passe devant le Mc Do, et par terre, assis, les jambes croisées, le regard doux et le visage comblé, tenant un hamburger dans les mains, un autre jeune clochard… des dreads sur la tête. La famille ne regarde pas et s’empresse de rejoindre le centre et les magasins de meubles qui pourront leur redonner un brin de sourire, à défaut de dépenser un brin de monnaie pour le salut d’un jeune loqueteux.

Je me dis ça et me reprends immédiatement… t’es trop con, vieux loup, t’as pas dépensé pour son salut non plus… t’es pas mieux, pas pire. Je rallume une clope et je me regarde, des pieds à la tête, dans la vitre d’un commerce… joli petit pantalon couleur moutarde, petit tee-shirt tout simple, les cheveux coupés correctement… la gueule sans heurts, sans crevasse, pas de trace de 8.6 et autres breuvages pas chers… et même de sympathiques chaussures. Je me prends pour qui ? que je me dis dans ma tête. Je fais le fier, j’entends Down, down, down dans ma caboche, mais pour autant les gars qui quémandent me voient certainement comme un foutu bourgeois. J’ai envie de vomir. J’ai chaud. Je transpire. Des gouttes tombent tout droit dans le caleçon.

You can never hold back spring me dit Tom Waits… j’ai envie de lui dire que c’est l’été, mais j’en ai pas le courage. Une femme avec un ventre arrondi se dirige vers moi. Elle est enceinte de plus de 8 mois. Ses cheveux sont attachés. Elle sourit. Sa peau a l’air douce. Elle marche doucement et porte le poids de la vie comme une certitude. Je l’attendais.

All the word is green. Sa couleur préférée c’est le vert. Elle adore Thomas Fersen. D’ailleurs Thomas Fersen il a chanté « J’suis mort » en référence à Tom Waits (même procédé que dans Chocolate Jesus). Elle adore les choses simples. Elle dessine. Elle crée des jeux. Elle ne fume pas. Une taffe comme ça de temps en temps en soirée, quand elle n’est pas enceinte. Elle a vécu en Belgique. On s’est rencontrés il y a plus de dix ans. Elle porte mon enfant. Je l’embrasse et on se casse.

Ici à Rennes, tout va bien.


Ici à Montréal, tout va bien.

«Je préfère mourir jeune, et en bonne santé “mentale”, que de vieillir et de devenir folle. C’est ce qu’il y a de pire pour une femme, de devenir folle. »

Faire attention. Surtout ne pas se couper.

Je ne t’apprends rien l’ami : on en voit de tordus, on en entend de sacrés. Il y en a des belles, des curieuses même.

Son collègue a mis la main dedans. Là, paf ! Toutes les phalanges ont volé !

Nous sommes (déjà) en juillet. À la veille des commémorations du Quatorze. Personne dans la grande baraque, le moment propice pour refermer cette première série de Rennes/Montréal. Je suis installé à la table, assis entre le souvenir des révolutions passées et l’attente de celles à venir. Seul avec l’été. Saison dont traditionnellement, je ne sais trop quoi faire.

  • Quand il embrasse, on dirait un chien. 
  • Ce n’est pas important ça.
  • Écoute, quand il embrasse on dirait un chien, je te dis !
  • Ce n’est pas grave ça.
  • Peut-être, mais ce n’est pas agréable.
  • Tu t’en fiches, il est riche !

Gamin, les grandes vacances c’était simple. J’allais en colo, chez mes cousines, et bien souvent dans l’herbe. Faire des jeux, des excursions, des aventures, du vélo. Adolescent, ce n’était pas compliqué non plus : je passais le temps avec les ami(e)s, je travaillais les rattrapages du bac, j’allais voir les aînés. Étudiant, j’approfondissais les études mal entamées au précédent semestre, en prévision de celles que je négligerai pendant le suivant.

Savez-vous ce que cela signifie : “le Lion d’Or” ?

Avec les années, l’occupation des vacances est devenue plus décousue. Du travail, des voyages, de la musique et peu de vélo, jusqu’à cet été. 

  • Vous qui connaissez Saint-Malo, savez-vous ce que cela signifie : « le Lion d’Or » ?
  • Mon beau-frère m’a appris ça. C’est « le lit où l’on dort », pas vrai ?
  • Vous êtes le premier à ne pas me dire une connerie !

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Je me souviens de cet Indien. Ce grand bonhomme à la barbiche blanche, et à l’œil qui part en vrille. Dans son allure comme dans ses propos, tout le distinguait des autres clients. Petite clientèle vieillissante accessoirement  friquée, aimant à défiler au comptoir du café. L’Indien, lui, patientait calmement. Souvent, l’envie lui commandait de faire passer les gens.

Il attendait que tous les thés, les jus d’orange et les cafés soient pris. Que chaque plateau soit remis, chaque dame et chaque monsieur servi. Que tous aient terminé de compter la monnaie, de réclamer le sucre comme de demander l’eau. Alors, une fois le calme revenu, l’Indien s’avançait et commandait enfin. Chaque fois sa tête me rappelle quelqu’un. L’ai-je déjà vu par ici ? Ou aperçu ailleurs ? Est-il seulement indien ?

  • Je me permets de parler de vous, dans le journal pour lequel j’écris.
  •  Oh… vous écrivez dans un journal ? Dans quel journal vous écrivez ?
  •  L’Imprimerie Nocturne, un webzine culturel du bassin rennais.
  •  Attendez, je vais écrire ça. Comment ça s’appelle, vous dites ?
  •  L’Imprimerie Nocturne. Ça fait 2.20 dollars, le café monsieur.

Je dis bonjour à Albert. Je lui sors un plateau, je prépare je ne sais plus quel café. On cause rapidement, avant que ne déboule l’americano suivant. On parle du temps qu’il fait chez nous,  des hivers qu’ils ont ici. On philosophe un peu, on prend le temps de formuler, de mettre en perspective, de travailler activement à la croissance de rien, au développement de pas grand-chose. Cela dure une ou deux minutes, puis chacun repart à ses activités. 

  • I like to be here. Drinking my coffee, watching people through the window.
  • I understand madame. But still, we’ll close in 10 minutes.

11748564_10205601246885286_1851306392_nAu café, mieux vaut ne pas s’arrêter à ce qui se dit. C’est un des derniers lieux de libre parole, alors il est préférable de ne pas juger. J’essaye de remettre les choses en perspective : chaque milieu social est une planète, mais chaque homme est un univers.  Voilà exactement le genre de phrases que je devrais me dire. Chaque client, est le fruit d’une infinité d’actions qui, « veut-veut pas », le relient à tous les autres (clients). Il est probable qu’aucun de nous, n’en prenne jamais la juste mesure. C’est d’ailleurs préférable comme cela.

  • How much is it ?
  • The raspberry pie ?
  • 4,20 dollars.
  • I don’t think, I got the change.
  • Too bad.

Bercés de la chaude lumière d’été, du doux halo halé

Devant ma vitre, je vois passer les belles, les beaux, les vieux et les marmots. Tous bercés de la chaude lumière d’été, du doux halo halé. L’encadrement de ma fenêtre se dessine comme la scène d’un théâtre : les comédiens y défilent de gauche à droite (souvent), de droite à gauche (rarement). Leurs pas juste étouffés du vrombissement crétin, des voitures avec lesquelles ils partagent les planches. Et la vieille dame assise au fond, elle en pense quoi ? Je la vois qui observe le monde en silence, tandis que j’achève le nettoyage de la trancheuse à viande. J’aime bien comment elle regarde les gens, cette petite vieille. Elle ne dit pas grand chose, mais semble avoir garder sa tête. Faut que je pense à lui dire : dans dix minutes on est fermé.

«  C’est une belle harmonie, quand le faire et le dire vont ensemble. »

Encore un été à philosopher. Il est grand temps d’écrire sur ce que je vois, cela pourrait nourrir d’intéressantes histoires, tu sais. Tu te souviens de cette citation de Montaigne, bien connue des étudiants de Rennes 2 ? Le président Mouret l’a faite inscrire sur la façade de l’université. Ma mère, a toujours souligné qu’il avait fallu du culot, elle avait raison : « Le faire et le dire », vaste programme. Aussi nécessaire à la commande d’un café, qu’à l’écriture d’une histoire.

Dernier été à philosopher. La sagesse viendra avec les vieux jours (j’espère).

Il n’y a pas mieux pour l’homme.

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