Rennes/Montréal : ou Coesmes/Brossard

Ici à Montréal, tout va bien.

Nous somme lundi, il est 9h30. Je t’écris de Brossard, dans la banlieue sud de Montréal. En 2011, Brossard comptait 79 213 habitants très exactement. Pour l’anecdote, il fut envisagé pendant un moment de l’appeler « Forgetville ». Cela aurait été un peu glauque si tu veux mon avis, un chouïa définitif aussi.


Pour être honnête, au moment où j’écris cette phrase, je n’ai aucune fichue idée du nombre d’habitants que compte Brossard. J’y ai mis deux fois les pieds, en tout et pour tout. Je ne sais pas si la partie que j’ai vue est représentative du reste de la commune. En malin renard que je suis, j’ai pris soin de mettre des (…) derrière «comptait  » et « anecdote » pour me rappeler de faire quelques menues recherches dès mon retour.

Deux questions doivent t’effleurer l’esprit : Pourquoi Brossard a t-elle failli s’appeler Forgetville, que viens-je y foutre dès 9h30 du matin ? Laisse-moi te mettre dans le contexte. Je suis assis à la table d’un restaurant « La Belle-Province », chaîne de diners bien connue de la province québécoise. J’ai convenu avec moi-même, de passer une partie de ma matinée à rédiger ce texte. Savais-tu que la chaîne de restaurants « La Belle-Province » avait été créée en 1961 et comptait plus d’une centaine d’établissements ? Dont un en Suisse, à Jorat-Menthue ? Malade, pas vrai ?

À cet instant précis, mes connaissances sur les restaurants la Belle-Province sont aussi maigres que les tiennes. Et le cahier sur lequel j’écris se trouve parsemé d’une multitude de (…), qui sont, à n’en pas douter, le signe d’une bien faible culture générale. Au moins en matière de fast-food, me dis-je.

La serveuse vient m’apporter une assiette avec quelques morceaux de bacon, d’œufs, de fruits et de toasts. Sympa la dame, faudra que je pense à la payer. Ce n’est pas que je ne t’aime pas, mais j’ai les crocs. Le vélo, ça use, puis toutes ces zones à trous disséminées dans ce texte m’ont ouvertes l’appétit.

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Il est 10h20, je suis encore assis à la table du diner. Dehors, les camions passent à une cadence régulière, tout comme les musiques un peu kitchs de la station de radio locale. Le repas était bon, merci de demander. Devant moi, un père et sa fille mangent leurs toasts, eux aussi. Avec des œufs, du bacon, un peu de fruits et quelques tomates. Je me demande quel menu ils ont pris. Moi, je n’ai pas eu de tomates.

Cela devait probablement être le menu numéro 7, les œufs y sont au choix, vois-tu. Je ne vois pas d’autres explications. Sinon c’est du favoritisme, et là c’est scandaleux. La serveuse a compris que j’étais français. Elle revient me servir un quatrième café, un refil comme on dit icite. Un peu à la manière de Twin Peaks, lorsque Cooper s’enfile cafetière après cafetière entre deux crises de visions mystiques chelou. Là, ce n’est pas Donna qui vient me servir, malheureusement. T’ai-je dit que j’étais déjà allé dans le vrai café de Twin Peaks, à Snoqualmie Falls ? C’était il y a longtemps, je venais d’avoir mon bac.

Arrivé chez la famille qui m’accueillait, on m’avait demandé s’il y avait quelque chose que je désirais faire durant mon séjour. Trop timide pour dire que je voulais claquer ma thune dans la drogue et les putes, je leur avais répondu vouloir visiter la ville ayant servi au tournage de la série Twin Peaks.

Je m’étais renseigné avant mon départ, pour apprendre que la série avait été tournée dans le même Etat que celui où habitait ma famille d’accueil. Internet tournait en 56k à l’époque. J’avais pris ma journée pour dégoter l’info.

L’aîné de la famille eu la gentillesse de nous conduire à Snoqualmie Falls. Je me souviendrai longtemps de ce petit périple en voiture dans l’état de Washington, de ce diner façon carte postale et de l’ambiance particulière de l’hôtel du grand nord. T’as déjà vu la série Twin Peaks ? La première saison est géniale. Après, ça se gâte un peu. Avec mon amie (…) on était à fond dedans à l’époque.

Autres lieux, autres temps. Ici, la serveuse ne s’appelle pas Donna. Le père et sa fille ne sont pas Nadine et ce garagiste dont j’ai oublié le nom. La télévision au-dessus d’eux, ne diffuse pas « invitation à l’amour » mais des infos en continu où l’enterrement de l’ancien maire de Montréal Jean Doré (1944-2015) est largement couvert.

Le Québec, l’avenir de l’Humanité

Tiens, je voulais te dire. Si tu as eu la bonne idée de parier le 4 de trèfle, le 5 et le 9 de cœur, le 9 de carreau, ainsi que le 10 de cœur et le valet de cœur, hé bien tu as gagné mon ami. Si, à mon tour j’avais eu la présence d’esprit de faire comme toi, j’aurais pu me payer un vélo un brin plus confort que celui avec lequel je suis venu ici. Traverser le pont Jacques Cartier en biclou au petit matin, cela vaut le détour, crois-moi. Avec les beaux jours, les pistes cyclables ont ré-ouvertes à Montréal. À mon tour, je me retrouve, à mon corps défendant, pris d’une passion pour ce moyen de locomotion. Il y a une culture du vélo à laquelle il est facile d’adhérer. La ville compte plus de 600 km de pistes cyclables et les politiques publiques en  matière de deux-roues sont très importantes. Est-il encore besoin de rappeler que le Québec est l’avenir de l’humanité ?

Ainsi, comme tant d’autres, je fais désormais l’essentiel de mes trajets à vélo, pour me rendre au travail où comme c’est le cas ici, pour rendre service à mon amie (…). Juste à faire attention à la circulation, aux nids de poules, aux chewing-gums, à la lave en fusion, et plus globalement aux autres vélos, qui constituent le danger numéro pour les piétons, comme pour les cyclistes.

Il est 11h20, l’ami. Mon assiette est terminée et mon café est froid. Mon rythme cardiaque est d’un petit 100 bpm, tranquille. Un poil plus rapide qu’un chien, un poil plus lent qu’une souris. J’apprends à l’instant que Jake Lloyd, l’acteur qui joue le jeune Anakin Skywalker dans l’épisode 3 de Star Wars, vient de se faire chopper à Charleston, États-Unis, au terme d’une course poursuite avec les policiers du bourg. Rien de tout cela ne serait arrivé s’il avait roulé à vélo, ce con là.

Aussi, savais-tu qu’en 2012, ce même Jake Lloyd avait réalisé un documentaire sur les Tibétains réfugiés en Indes, pour échapper aux persécutions chinoises ? Non ? Bah, moi non plus.

(…)

Ici à Brossard, tout va bien.


 Ici à Rennes, tout va bien.

Je devrais dire, ici à Coesmes tout va bien. Je parierais mes deux mains, mes deux pieds et le reste des choses qui dépassent que tu ne connais pas. Coesmes c’est à côté de Janzé, au sud de Rennes. Petit bourg  de campagne aux maisons en grès  local. Une armée de peupliers défend ma maison, isolée près d’une départementale, à deux kilomètres du bourg. Et plus loin on aperçoit d’anciennes maisons ouvrières de l’ardoisière qu’y avait avant plus en contrebas. Quand j’écris le ciel est d’un bleu clair levé de jour et y a de la rosée un peu partout sur l’herbe et tout. Un petit matin comme je les aime ici.

Le Papier Timbré, le Vieux Saint-Étienne où se réunissent des tronches formidables, des joueurs de palet et des assoiffés pas croyables

Qu’est-ce que je fous là ? J’ai déménagé mon pote. Un petit brin de campagne, laisse-moi te le dire, ça fait toujours du bien. Pourtant la ville me manque un peu. Ce qui me plait à Rennes, c’est que j’ai l’impression de me balader dans mon salon. Tu vois ce que je veux dire. J’ai bien compris que le Québec c’est l’avenir de l’Humanité et tout ça. Je veux bien te croire, je te jure. Mais je dois dire que ma petite ville de province je trouve que c’est pas de la rigolade non plus, avec tous ces bistrots qui fleurent bon le Breton essoufflé et la bière de trois jours. Je vais pas te dresser un tableau. Tu te rappelles des soirées au Papier Timbré. Les terrasses du square du Vieux Saint- Étienne qui se remplissent de gars aux tronches formidables, de joueurs de palet, d’assoiffés pas croyables. Avec les platanes au-dessus qu’on croirait faits pour nous protéger de la nuit. Je tiens à te le dire mon pote, ici ça me semble être un peu comme le disait Jack London, l’entrée de la caverne où se réunissaient les hommes primitifs. Clair que c’est un truc comme ça qu’aurait dit ce bon vieux Jack.

Je vais pas te bassiner avec ça encore une fois. J’ai d’autres choses à te raconter, depuis le temps.

Ce week-end, j’étais à Paris, j’allais voir ma sœur jouer au théâtre de la Cartoucherie. Tu vois ? Le théâtre d’Arianne Mnouchkine. J’étais sur le cul quand j’ai vu ma sœur. La gamine elle a 22 ans. Une vraie professionnelle. Sur le cul que je dis. Pas moins. Et sa troupe pas moins non plus. De la vraie qualité. Donc, j’étais plutôt joyeux, gai, enthousiaste. Et puis, mettre les pieds à la capitale c’est toujours un petit moment sympa, on a envie de vadrouiller un peu partout, d’aller goûter à la vie parisienne.

Autant, je le dis tout clair tout net, j’ai jamais voulu ivre à Paris, ni y vivre d’ailleurs. Trop grand. Trop snob. Trop pressé. En revanche, et c’est le cas à chaque fois que je me rends quelque part, je déteste passer pour un touriste, ou un gars de passage, je fais toujours celui qui connait tout par cœur. Qu’est là depuis des lustres, genre le vrai titi. Comme je le faisais à Bruxelles, au tout début quand j’y habitais, le vrai ketje. Alors je file au métro, je sais pas encore très bien quelle ligne je dois prendre. Je jette un coup d’œil furtif, j’y mets toute mon attention. Trouvé. Je fonce dans les couloirs. Là devant y a un Y, le couloir se divise en deux, je tourne les yeux discrètement pour pas qu’on voie que je regarde les noms qui indiquent la direction… que des trucs comme ça. Et ça marche, crois-moi.102614446_o

Je n’ai pas fait que me balader dans le métro. J’ai aussi rejoint des potes pour gouter à la fête parisienne. En particulier un pote d’enfance, un gars qui vit ici depuis des lustres et qui s’y fait parfaitement, un gars que j’aime bien et qui porte au-dessus du cou une vraie tête de renard enthousiaste. Chaque fois je m’éclate avec lui. On a sifflé quelques mousses roteuses dans un bar de la rue Saint-Denis. On a enquillé dans l’appartement d’un autre pote jusqu’à 5h30 du mat avant de rejoindre une sorte de boîte pourave au bout de Pigalle. Une boîte qui ferme entre 10h et 12h. On n’a pas été satisfait comme on voulait, on est rentré pour 7h. Et moi, ce que j’ai préféré  peut-être, c’est mon côté romantique, c’est de rentrer jusqu’à l’appart que la sœur de ma copine m’avait prêté, au petit levé, avec toutes ces rues si parisiennes qui dressent leurs hauts immeubles comme des fiertés inamovibles, des vestiges qu’en envoient. Rentrer par là, filer dans une petite ruelle, puis une grande avenue pour récupérer la rue Damrémont. Un vrai petit délice.

Je marchais, contemplant les moindres détails de pierre, de sculptures, les fenêtres, les vitrines, et même les Parisiens qui marchaient devant moi, comme s’il s’agissait de véritables curiosités, et pour la première fois depuis le matin je passais pour un touriste puisque je regardais ce qu’il y avait autour de moi. Les pierres comme les gens. Mais je me sentais plutôt bien.

Mais là, alors que je goûtais à l’air frais du matin, je me rappelais de ma petite ville de province… avec tous ces petits bistrots où la pinte ne dépasse pas 5,50 euros… où il faut deux ou trois minutes pour rejoindre l’autre bar où ton pote t’attend… et de mes habitudes déjà bien certaines dans cette ville minuscule mais agréable. Et je me rappelais alors de mon petit bourg, à 30 minutes au sud de Rennes. Et de ma petite allée de peupliers et des lapins qui courent dans mon jardin le matin quand je me lève, à Coesmes. J’étais rue Damrémont, j’ai souri, en pensant aux petits lapins qui galopaient dans la rosée sur l’herbe en face de la maison.

Ici à Coesmes, tout va bien.


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