Rennes/Montréal : Le Guetteur

Ici à Montréal, tout va bien.

Il faut que je te raconte une étrangeté.

C’est une nuit d’été, je marche le long d’un canal, personne, pas un bruit, rien. À peine le bruissement de l’eau, à peine le souffle du vent. Le paysage entier paraît être en suspens. Sans que l’on ne sache pourquoi même le temps attend.

Je vois cette ombre qui avance, traverse la nuit comme moi. Silhouette lunaire qui déambule, forme électrique qui arpente le chemin. Fait un pas en ma direction, puis un second, et encore un. Je reste aux aguets, ne sachant ce que l’ombre a perçu. Lorsqu’elle s’arrête soudain et entame un bien curieux mouvement. S’empoigne le bras, le gratte frénétiquement, tape du pied de douleur, aperçoit la lune et se retient de hurler.

La nuit s’anime alors. Le paysage s’excite des deux fantômes qui se font face. Les flots entonnent une bronca, le ciel lance des sorts, le vent chante la mort, le paysage s’emballe, s’exalte, en appelle au sang, au son, au combat. Les arbres, eux, préfèrent se taire. Les arbres n’apprécient pas tous ces sots bavardages. 

J’avance, l’ombre ne bouge pas. Je fais un pas vers elle, puis un autre. À mesure que j’approche, le ciel déroule son vacarme, plus largement encore. L’ombre elle, ne bouge pas. Reste sur le chemin, le même chemin que moi. J’arrive enfin à sa hauteur, quand une vieille douleur me reprend férocement. Je vois mon bras être pris par les flammes. Je tape du pied, lève les yeux au ciel, apercevant la lune, je me retiens de hurler ! J’abaisse mon regard, et vois mon ombre qui sans un bruit, accourt, s’avance, s’abat sur moi.

Le vieux truc du mauvais rêve.

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Voilà la vérité, l’ami. Le vieux truc du mauvais rêve. Le niveau zéro de la résolution d’énigme. Je me réveille dans mon lit, essoufflé comme si j’avais couru des heures. Je laisse mon esprit vadrouiller un instant, reprendre ses marques. Je dors étrangement ces jours-ci. J’ai le sommeil léger.

Le bras me gratte, je le gratte. Perturbé par ce début de nuit, je cherche le frais où il se trouve sûrement. Je me retourne dans mon lit, mais à ma grande surprise, tombe au sol complètement. La gueule à terre, la mâchoire qui pique, j’observe ma pièce sous un angle différent. Mon lit me semble devenu plus petit. Cette chambre est la mienne, seulement curieusement c’est celle de mon adolescence.

Une deuxième chose retient mon attention. Au fond de la pièce un enfant, peut-être de huit ans, s’est assis là et m’observe en souriant. Je sursaute à sa vue. À son tour le jeune intrus bondit, puis d’un mouvement se lève, me regarde et me dit : « Je sais qui tu es !»,  enjambe la fenêtre et saute dans le jardin ! Je suis à peine relevé, qu’à l’extérieur je l’entends crier. L’enfant termine sa chute quelques mètres plus bas, se réceptionne comme si de rien n’était, et s’enfuit dans la nuit. 

Me voilà dehors à mon tour. Je me tiens seul face à la maison de mes anciens voisins. Il doit être 3h du matin, peut-être plus tard. Leur porte est ouverte, j’entre discrètement. Le gamin s’est réfugié là, j’en ai la conviction. Je marche tranquillement, prends garde de ne réveiller personne. Dans l’obscurité du salon, seule la télévision est encore allumée. Face à elle il y a cette petite table sur laquelle sont posés un bol de céréales, quelques tartines de pain, et un verre de jus d’orange.

Pas un chat dans la baraque. Seulement le son des programmes télé qui tournent en boucle depuis un petit moment.

Je vois cette ombre qui dort au fond de la pièce. À mon tour, je comprends qui il est. L’enfant est un guetteur. C’est une légende, un mythe. Une fois la nuit venue, il descend chez tes voisins, prépare son petit déjeuner, allume la télé et regarde un instant les dessins animés. Blasé, il s’en va en silence, fait sa visite du voisinage, choisit la maison qui lui plaît et s’en va faire ce pour quoi il est venu : contempler tes rêves, comprendre tes cauchemars ! Alors, lorsqu’il a trouvé le sens qu’il souhaitait, il repart chez tes voisins, comme si de rien n’était, et termine son petit déjeuner. Puis prend soin d’éteindre la télé, et repart chez ses parents aux premières lueurs du jour. Ainsi chaque nuit que le monde fait, un guetteur s’en va comprendre quelqu’un ! Cette fois c’était  mon tour, et par un bien curieux hasard, je l’ai vu ! Je ne sais si cela porte chance, vois-tu ?

Je me réveille en sursaut.

Le vieux truc du mauvais rêve… Des années que je n’avais pas eu un sommeil si agité. Le bras me gratte, je le gratte. Je mets un pied hors du lit, file boire un verre d’eau. J’ouvre la porte, j’allume la lumière, me regarde rapidement dans la glace, et enlève ce maudit patch qui me brûle l’avant-bras. Sur la notice, il est écrit de le conserver 24 heures. Je vais essayer sans.

Je viens d’arrêter de fumer, vois-tu.

Il y a de grands bénéfices. Et de petits désagréments.

Ici à Montréal, tout va bien. 

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