Rennes/Montréal : épisode 7

Ici à Rennes, tout va bien.

Ça fait quelques temps que nous ne nous sommes pas parlé. Je dirais que la vie suit son cours ici. Pour tout te dire, ici à Rennes tout va bien. Le soleil s’est bien réveillé, j’ai même pris quelques couleurs.

Je n’ai qu’une envie, là, depuis quelques jours, c’est de foutre le camp… comme disait Jacques Brel, « un homme normal rêve de foutre le camp ». En vérité, j’ai le sang qui bout, les pieds qui tremblent d’envie de repartir sur les routes. T’ai-je parlé de mes voyages ? Ce sera pour une autre fois. Mais chacun de mes voyages fut une nouvelle et extraordinaire expérience. Chaque fois ce fut différent, je voulais toucher au plus près le cœur du voyageur… je voulais absolument trouver au fond de moi la graine d’un Kerouac ou d’un London ou encore d’un Kessel. Je n’ai pas trouvé ni les forces, ni les traces de ces gaillards… mais j’ai trouvé autre chose, l’envie. Et avec un pote à moi, nous avons parcouru quelques routes… à la manière de ces couples d’aventuriers, Kerouac et Cassady, Nicolas Bouvier et Thierry Vernet. Ce fut un coup en plein dans le bide, une sorte de poing levé au ciel pour lui dire… « un homme normal rêve de foutre le camp », et quoi que tu veuilles pour moi, ô ciel, je foutrai le camp, quand je le voudrais où je le voudrais.

Je suis en train d’écrire des souvenirs de voyages, au Cambodge, au Laos, au Vietnam, au Pérou, en Bolivie, aux Pays-Bas même. Et mes pieds tremblent, mon sang bout, mes yeux sont portés vers l’horizon chaque fois que la vue me le permet. À certains moments, j’ai l’impression d’être déjà parti. Et pourtant…

runaway_by_karedwen

Ici à Rennes tout va bien. Je marchais sur la dalle perturbée de la place Sainte-Anne. Je rentrais d’une soirée arrosée. Et j’ai revu l’endroit où j’avais dormi un soir, à côté d’un sdf que nous avions rencontré avec un ami. Je te raconterais bien cette histoire.

Nous sortions d’un bar de nuit avec cet ami. Une altercation s’envenimait sous le petit porche d’entrée. Le videur, trapu et chauve, repoussait vigoureusement un bonhomme barbu et pas bien épais. L’homme gardait un sourire provocateur et demandait gentiment, l’œil rieur, une explication sensée. Rien ne sortait d’autre de la bouche du gardien surgonflé de ce bar que des bredouillements énervés. Un peu éméchés nous avons pris part à ce formidable échange constructif. La faute, impardonnable, de l’énergumène repoussé, était en réalité de boire sa bière ici et de discuter avec les clients guindés du bar sortis seulement pour en griller une. Ils n’avaient pourtant pas l’air de reprocher quoi que ce soit au perturbateur.

Nous avons cherché à comprendre, cherché à régler, mais l’obstination aveugle du videur nous a rapidement énervés. Nous sommes partis en lui envoyant tout un tas de noms d’oiseau bien fameux. La vieille bourrique nous assurait gentiment en échange qu’on ne remettrait jamais les pieds ici.

Nous sommes donc partis, pas peu fiers, en compagnie du vieil agitateur souriant. Nous avions gardé un reste d’une pinte de bière que nous avons partagé en fustigeant contre cette mentalité, ces gens, ce monde.

Le vieux souriait comme un enfant, voilà ce qui troublait en premier lieu. Ses yeux bleus rayonnaient comme s’il s’émerveillait d’une chose incroyable. Le vieux nous apprit qu’il était à la rue, ce que nous avions deviné sans trop de difficultés. Il n’eut pas besoin de notre curiosité pour nous raconter son histoire. Ses yeux riaient toujours mais ils s’assombrissaient par moments, lorsque le poids des souvenirs pesait trop.

Il avait un travail. Il avait une femme. Il avait un enfant. Puis il a perdu sa femme. Il n’était pas assez fort pour supporter ça. Il a perdu son travail. Ses yeux se sont mis à briller. On lui a enlevé la garde de son enfant. Des larmes ont coulé. Il buvait déjà, il a forcé l’allure. Il a cligné des yeux, a essuyé les traces humides du passé et nous a dit « c’est la vie ». Nous écoutions abasourdis, atterrés, la vie s’acharne en effet parfois. Comment choisit-elle ses victimes ?

Mon pote lui a demandé où il allait dormir. L’autre a partagé un petit sourire en nous regardant tour à tour, il a haussé ses petites épaules étroites. Dans un élan de compassion sincère mon ami lui a proposé qu’il dorme chez lui à deux pas. On rentrerait tous les trois, il dormirait avec moi sur le canapé. L’autre a accepté simplement comme s’il s’agissait d’une simple invitation faite à un ami pour lui éviter de prendre la voiture bourré.

De la musique, ou plutôt du bruit, nous parvenait du dernier étage d’un appartement de la place Sainte-Anne. La porte était ouverte. Le bruit était bien de la musique. Le vieux nous suivait. Nous sommes entrés tous les trois dans l’appartement. Nous avons bu une ou deux bières en causant avec les autres couche-tard. L’appartement était en free-after. Nous ne sommes pas restés longtemps dans cet antre enfumé d’où se dégageait une odeur de bière lourde et chargée. Odeur qui me rappelle inconditionnellement l’odeur qui émanait des salles ou des préfabriqués de l’Université Libre de Bruxelles qui accueillent les cercles étudiants.

Nous nous sommes décidés à rentrer nous coucher. Mon ami est monté prévenir sa copine ou plutôt s’assurer que ça ne posait aucun problème. Je me suis assis avec notre copain devant l’immeuble.

Nous sirotions les restes de bières entamés à l’after. Je le regardais pendant qu’il me racontait sa vie de traine-savate, son vagabondage, son enfant qui ne voulait plus le voir. Sa barbe blanche était épaisse, abondante, frisée. Elle envahissait les joues, le cou, et montait jusqu’aux pommettes qui avaient pris la couleur du vin qu’il avait bu en quantité tout au long de sa vie. Mais c’était la seule trace de son alcoolisme, ses pommettes rouges.

Quelques petits éclats joyeux fusaient souvent dans ses yeux. Ses malheurs ne lui suffisaient pas, il se souciait de ceux des autres, pire souvent que les siens me disait-il. Ses narines gonflées par la barbe envahissante frétillaient lorsqu’il s’emportait dans des souvenirs de gars bien malheureux qu’il avait rencontrés. Je l’écoutais parler, je le sentais, je l’aspirais avec toute son énergie.

farniente_ii_by_karedwen

Mon ami est redescendu nous dire que ça n’était pas possible pour lui. Il comprenait. Je suis resté assis là, lui aussi. Il s’est mis à chanter. Une voix douce brisait le froid. Je l’écoutais. Mes paupières s’alourdissaient, il me parlait, il chantait. « Je resterai avec toi ici » que je lui ai lancé tout en me sentant définitivement partir. Je me suis endormi malgré le froid. Sa voix me réchauffait. Je sentais ses yeux briller à côté.

Quand je me suis réveillé, il n’était plus là. Il avait laissé mon paquet de cigarettes que j’avais posé entre nous deux, il n’en avait pris que deux.

Comme un rêve, une illusion, cet homme est passé dans notre vie, il nous a éclairés. Ses yeux rieurs m’apparaissent encore aujourd’hui lorsque les miens s’arrosent d’une tristesse qui ne leur correspond pas. Et ce sont ses yeux rieurs que j’ai vu l’autre jour alors que je passais devant l’immeuble en face du couvent des jacobins. Ici à Rennes, tout va bien.

Ici à Montréal tout va bien.

Aujourd’hui il fait beau. Assis à une table du bar la Succursale, j’attends que mes deux comparses reviennent à leurs affaires. Pour passer le temps, je me saisis d’une feuille qui traine devant moi, attrape quelques crayons posés aux pieds des deux verres de 1814 que nous avons commandés, et commence à gribouiller le premier truc qui me passe par la tête. Une salade au caca.

RennesMontréal

Fallait-il rentrer dans un bar pour dessiner un truc pareil ? Pas évident. L’occasion fait le larron, me diras-tu. Puis ça détend pas mal, je dois t’avouer. Pourquoi une salade et pourquoi au caca ? Avec du chèvre cela n’aurait-il pas été plus appétissant, plus politiquement correct aussi ? Nous y reviendrons.

Hier après-midi, à cette même heure, je me sentais donc bien fier de mes performances artistiques du moment. Forte de ces couleurs harmonieuses, de son vert délavé, de son marron discret et de ces petites touches orangées, représentants vaguement des morceaux de mimolette disposées ça et là, j’avais bon espoir que cette salade façon docteur slump, dégage pas mal de bonheur autour d’elle. Ce qu’elle ne manqua pas de faire. J’y reviendrais aussi. J’avais également bon espoir, que cette curieuse composition saisonnière, nous fasse oublier l’espace d’un bref instant, cette fastidieuse cascade de chiffres, raison de notre présence au bar depuis une petite heure. Mais cela aussi nous y reviendrons.

Ici à Montréal, tout va bien.

Quelles nouvelles, durant ces deux semaines de silence ? Pas mal de choses je te dirais. Pas mal de choses trop longues à évoquer ici. Deux d’entre elles se dégagent néanmoins. Si je te parlerai de la seconde plus tard, la première n’en est pas moins importante. Comme je te le disais 17 lignes plus haut : aujourd’hui il fait beau. Chaud même ! Dans la mesure où il peut faire chaud au Québec pendant un mois d’avril.

Quelques jours auparavant, une neige revêche, pour ne pas dire fasciste, s’abattait sur la ville tel le méchant se relevant une dernière fois, après que le héros l’ait criblé de balles, fendu de sa lame, écrasé, carbonisé, jeté d’un pont, d’un hélicoptère, d’un train de marchandise ou d’un bixi lancé à vive allure sur les bords d’un volcan en fusion. Volcan en fusion sur lequel on aurait préalablement construit une piste cyclable, cela va s’en dire. Mais ce n’est pas vraiment le sujet.

Ainsi, disais-je, la dernière neige est tombée sur la ville il y a quelques jours de cela. Depuis, le printemps lui a volé la vedette. Amusant de voir comme une ville se métamorphose à mesure que les beaux jours s’en viennent. L’hiver a été particulièrement long et rigoureux ici. Les gens étaient passablement écœurés de cette saison qui n’en finissait pas de crever. La neige agonisant, la ville se redresse et soudain change de peau. L’ouverture des terrasses, l’arrivée prochaine des festivals et celle des touristes, les shorts et les vélos, le début des séries du championnat de hockey, les barbes culs et le squattage des multiples parcs que compte la ville, sont autant d’éléments récompensant les braves d’avoir su résister aux rudesses de l’hiver.

Mes deux compères reviennent de leur balade aux toilettes. Ma salade fait son effet. Je sens le bonheur embaumer brièvement notre table. Raphaël s’empresse de corriger mon œuvre d’un coup de crayon assuré. Je ne prends pas la mouche. À quoi bon en vouloir à un Raphaël de corriger un dessin ? Ce serait ingrat.

Nos bières se vident. Enjoué ou impatient, Raphaël commence à battre du pied sur la musique pop rock of the nineties qui anime le bar. Je teste un peu son sens du rythme. Le jeu dure cinq minutes, puis l’on passe à autre chose. J’aurais aimé continuer à taper sur cette petite table encombrée. Je m’abstiens de lui signifier. En mon for intérieur, la batterie me manque. Le fait de ne plus jouer avec mes bons amis aussi. Je me remémore un an plus tôt. Un an plus tôt à Rennes il faisait chaud, un an plus tôt nous jouions beaucoup, un an plus tôt nous étions pas mal saouls, pas mal souvent. Un an plus tôt, je me demandais ce qu’il adviendrait un an plus tard.

Un an plus tard, je commence à travailler pour une des principales compagnies de bières que compte le pays. En charge de la prise de commande, de l’inventaire et de la promotion des produits auprès des bars et des établissements de débits de boissons. Ces mêmes établissements que nous avions tant fréquentés, lorsque je me trouvais de ton côté de l’océan. La vie invente ses propres blagues.

À la table où nous nous sommes assis, au bar de la Succursale, à côté de nos deux verres de 1814 et des crayons pastels, trainent de sobres papiers sur lesquels sont inscrits de nombreux numéros. Plus d’une centaine de codes de bières, classés dans un ordre parfaitement illogique, par marques, tailles de cannettes ou de fûts. Ma collègue et moi devons les apprendre pour la fin de semaine. Comme il fait beau, et qu’il est bon de joindre l’utile à l’agréable, nous nous sommes assis là, nous accordant une heure pour les survoler, avant de regagner nos pénates.

RennesMontréal2

De ce boulot rébarbatif, Raphaël n’en à cure. Il préfère colorier, jouer avec son Duplo, ou discuter avec nous. Travailler en présence d’un enfant de 4 ans, est rarement chose facile. Même lorsqu’il s’agit d’une crème comme lui. Pour l’heure, ce que fait le neveu de ma collègue me paraît bien plus amusant que l’apprentissage studieux de nos devoirs.

Tant pis pour les chiffres, nous verrons cela plus tard. Le printemps est de retour et pour fêter cela, l’on préfère dessiner des salades au caca.

Ici au Québec, tout va bien.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s