Rennes/Montréal : épisode 6

Ici à Rennes, tout va bien.

Il y a quelques jours, je suis retombé sur ce poème que j’avais écrit. Ce poème qui cause de Rennes et de ses nuits. De Rennes et de ses rues. De Rennes et de l’ivresse. De Rennes et de ses jeunes. Je l’ai relu et je me suis dit que ça me plairait de te l’envoyer. Pour te faire sentir de nouveau l’odeur des pavés de notre capitale bretonne. Ce poème je l’ai appelé Coiffé de capsules de bière. 

Une rue comme un couloir à ciel ouvert

Le pavé est chaud, y coule la bière

La pisse aux coins sombres

Un vieux clochard assis dans l’ombre

Des débris et des éclats de bouteilles

Des jeunes ivres et saouls de la veille

La rue vibre, les bistrots résonnent

Les voix s’abandonnent

Des rats courbés et affranchis

Impénitents et prophètes de la chienlit

Sans dieux, sans maîtres, sans sous

Sous les pavés la boue

Leur saoulerie est leur arme

Dans la rue le vacarme

Des punks à chiens vident leur canette

Un grand gars sombre perd la tête

Il s’affale à une table largement arrosée

Ses cheveux tressés

S’y collent et de sa bouche sort quelque murmure

Un jeune premier adossé au mur

Une fillette, presque, aux bas résinés troués

À la chevelure orange passé

Traîne un chien protecteur

Son Félix est ratatiné, sa peau sans couleur

Le ciel est bas mais les échos ne lui parviennent pas

Des chants révolutionnaires déjà

La bière est leur capitaine

Dans leurs yeux des lueurs soudaines

« Fini notre effrayant voyage »

Semblent-ils s’égosiller avec rage

Mais leur voyage n’est qu’une dérive

Ils chancèlent et ne vivent

Que dans les profondeurs

Dans les néants aux mille odeurs

La rue m’horrifie là maintenant

Les monstruosités d’un Bosch me hantantBosch

Tout est pareil, les cornes et les gueules endiablées

Les cris et les chants, les têtes piquées

Et de ce décor où coule encore la bière dans les gorges brûlées

Surgit zozotant un jeune coiffé

Coiffé de tresses là où il n’est pas rasé

De tresses mal tressées

Maintenues par des capsules de bières

Le jeune parle en hoquetant mais reste fier

Son discours est cohérent, même fin

Mais je ne comprends rien

Les mots me parviennent mais le sens m’échappe

Cela vient de moi, la démence me rattrape

Le sweat du bonhomme est large, ample, détendu et sale

Autour des lèvres et des yeux percés, le teint est pâle

Il traîne avec un type culotté d’un treillis

Un chien leur tient compagnie

Les deux boivent et sermonnent un emmerdeur

Le sens m’échappe, pareil la sueur

La rue bouge et explose de couleurs

Le poivrot sur sa table sommeille depuis des heures

Le clochard poursuit ses ombres avachi sur les pavés

Il mâchouille un sandwich qu’on lui a donné

Le jeune punk scrute son avenir, le devine

Les étudiants pour les étudiantes se prennent pour Bakounine

La lune est pleine et la rue aussi

Des reflets éteints grisent les dalles mouillées

Et sur les cheveux tressés

Luisent les capsules jaunies.

Ici à Montréal, tout va bien.

J’entre dans ce bar que je ne connais pas. Je m’assois à la table, je prends un verre, j’observe. De vieilles silhouettes règnent sur les murs ; elles réclament une histoire. Elles désirent un poème.

Bar de l’Escogriffe, mon seul verre à la main.

Un portrait se dessine, mais pas seulement le mien.

La nuit souffle au dehors, la neige colore les rues.

Le froid frappe les corps, l’alcool les garde à vue.

Chaque homme usant le temps, au fond du bar oublie,

c’est son âme qui s’expose à se trouver ici.

Des Indiens nous regardent.

Cinq visages plantés là, piliers d’un bar, figures pâles.

Dix yeux qui nous contemplent,

colère, folie, amour et haine, tristesse aussiMAN6.

Quatre nous enseignent,

six autres nous craignent.

Une femme s’est installée.

C’est une pâle brume, qui parle à son amie,

trempe ses doigts engourdis dans le cœur d’une bougie.

Teintent le sang, sondent l’esprit, vapeurs d’alcools, mirages gris.

Je fais silence.

J’entends.

Le sens de ces choses se murmure au dedans.

Je regarde attentif  les cinq visages d’Indiens,

qui accrochés au mur, sifflent notre chemin.

De destin il n’y a point, me disent-ils en ami.

Le parcours de chacun se fait selon les pas.

Aucun hasard aussi, ne naît en ce bas-monde,

qui ne puisse se soustraire aux effets et aux causes.

Il faut que l’âme s’agrippe au corps bien fermement,

et qu’elle veuille que le cœur y règne absolument.

Au bar de l’Escogriffe, mon seul verre à la main,

vide le rouge de mon vin et rebrousse chemin.

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