Rennes/Montréal : épisode 5

Ici à Rennes, tout va bien.

Hier on entendait de nouveau les coups de tam-tam du côté du Vieux Saint-Étienne. C’est signe qu’on approche du printemps. Y avait aussi des mecs qui jouaient au palet. Même certains qui jouaient à la pétanque, ce qui est tout à fait con, on peut l’admettre, alors qu’ici on a le palet, faut pas déconner. La place était pas mal animée.

J’ai été voir Max au Pécari Amphibie. Je t’ai déjà parlé de lui. Ouais, j’adore ce type. Et puis c’est lui qui m’a fait découvrir Dan Fante, le fils de John Fante. Je viens encore, tout juste, là ce matin, de terminer un de ces premiers romans à Dan. Une merveille… Rien dans les poches que ça s’appelle. Ce mec à des phrases entières qui coulent dans ses veines. Des sortes de phrases de génie. Il a un débit formidable, une sorte de passion qui lui sort du bide, ça se sent, quand il écrit c’est du bide que ça sort. Je l’ai toujours dit.

C’est un peu Max qui me l’a appris d’une certaine manière. Tu vois où c’est Pécari Amphibie ? À l’angle de la rue Saint-Louis et de la place Sainte-Anne. Une belle petite devanture bleue, avec marqué dans une jolie typo Pécari côté Sainte-Anne et Amphibie côté Saint-Louis. Pecari-amphibiewebJ’ai mis du temps à rentrer dans cette librairie quand elle a ouvert. J’ai mes petites habitudes. J’allais à Planète Io (rue Saint-Louis aussi mais un peu plus bas), j’allais voir mes bouquinistes, j’allais à Le Failler, enfin voilà… je passais de temps en temps devant la nouvelle librairie, je me disais que ça serait pas mal que j’y fasse un tour, mais je n’y allais jamais. Et puis un jour, je suis rentré à l’intérieur. Là, y avait Max, le libraire.

Alors Max, pour te le décrire rapidement, c’est un gars un peu costaud, du genre balèze, des cheveux gris court mais en pétard, une gueule d’affranchi, et une voix rocailleuse du tonnerre.

Quand je suis rentré, j’ai dit « Bonjour, je cherche du John Fante ».  Je connaissais mais je n’avais pas lu suffisamment de livres de lui pour savoir si oui ou non je l’adorais… mais je savais que Bukowski l’avait pris pour modèle. Qu’il le chérissait ce sacré John. Alors, je me disais à raison, que je pourrais bien l’adorer aussi. Je lis toujours les auteurs préférés de mes auteurs préférés.

« Ah… John Fante, malheureusement j’en ai plus, là, j’en aurai bientôt, je peux t’en commander si tu veux. Par contre, j’ai ça… » Là il prend plusieurs bouquins dans les mains avec indiqué dessus « Dan Fante », qu’il dit en même temps que je lis. Et il me fait un long panégyrique de cet auteur, le fils du père donc… il me raconte des anecdotes, des histoires, des trucs qui l’ont marqué dans les bouquins… il me dit qu’il adore, qu’il préfère même au père. Vlan j’achète trois des bouquins qu’il m’a présentés. Je suis convaincu et Max me plait, il parle comme j’aime avec de la vie dans la voix. J’ai lu les Dan… sous le choc. De la putain de littérature. Je suis retourné le voir, je lui ai dit mon sentiment, il était sacrément content. Il m’a conseillé d’autres trucs. Et on a commencé notre petite histoire comme ça. Chez lui tu trouves tous les bons livres que tu cherches, sérieusement. C’est mon repère maintenant. Et il vend les auteurs rennais, les bédéistes, les éditions Goater, etc.

Moi ça me plait les types comme ça. Rennes en regorge. Et je suis un grand lecteur, j’en ai besoin. Tu vois c’est marrant, quand j’étais gosse je lisais pas beaucoup. Non, j’ai lu quelques bouquins, Un sac de billes de Joseph Joffo, La mare au diable de Georges Sand, les Harry Potter… mais pas plus. J’ai commencé à aimer lire assez tardivement, mais je me suis gavé après. Et j’ai besoin de lire pour écrire. En revanche, écrire, ça je le fais depuis un bout de temps déjà. Tu vas te foutre de ma gueule, et d’ailleurs tu pourras rigoler, mais j’ai commencé à écrire des chansons de rap quand j’étais au collège et qu’on avait formé un groupe de rap avec quelques potes. J’ai écrit pas mal de navets, mais j’ai aussi écrit pas mal de belles petites choses. Je me souviens, je conservais tout ça dans une grosse pochette, j’étais pas loin des 100 textes. La majorité je ne les montrais pas, je les gardais pour moi, j’aimais juste ça… écrire. Ça me mettait dans une émotion toute particulière, j’étais émoustillé, comme en transe. Et puis je sentais que les mots n’avaient pas trop de mal à s’aligner les uns après les autres. C’était pas un exercice difficile, éprouvant. Je sentais que je manquais de vocabulaire, c’était le seul bémol, pour le reste, ça coulait tout seul. Et j’ai continué. J’ai continué jusqu’à aujourd’hui… à écrire des romans, des nouvelles, des poèmes, des récits sur des tours de Bretagne, sur des voyages, et même des correspondances avec des potes qui se barrent à Montréal c’est dire.

un_voyage_by_karedwen-d3ghin3webEt si je continue d’écrire c’est parce que j’ai la nourriture. À Rennes déjà. Mais surtout dans les livres que je dévore. Et Max m’a sacrément aidé sur ce coup-là. Il m’a fait découvrir en plus de Dan Fante, le prodigieux Julian Herbert. Le mexicain qui a écrit Cocaïne, manuel de l’usager et Berceuse pour ma mère, celui-ci est un véritable chef-d’œuvre, j’en suis convaincu. Je suis clairement dans la veine de ces types-là, je veux dire ceux qui écrivent avec le ventre. De manière générale, y a ceux qui pensent avec le bide, les tripes et tout, et je les aime bien ces types-là, ce sont des mecs bien vivants, Max en est, ça se voit. Faut aller voir là-bas, il te conseille toujours des trucs qui chamboule. Moi j’en ressors chargé comme une mule à chaque fois. Quand tu pars, Max il lève la main, il lève un peu les yeux et il te dit « À bientôt » avec sa voix qui roule sur des graviers… il te fait un petit sourire franc et sympa, tu passes la porte et tu sais que tu reviendras, soit pour un bouquin précis que lui seul aura, soit pour un conseil, soit pour flâner, soit pour commander un truc… mais sûr que tu reviendras. Il a vendu des bouquins de 13e Note jusqu’au bout, jusqu’à la fin. 13e Note c’est l’éditeur justement de Dan Fante, Julian Herbert, etc. La maison vient de couler. J’ai failli vomir d’entendre ça. C’était ma maison d’édition indé préférée, je le dis sans gêne… il publiait des trucs incroyables, j’en ai acheté plein, mais pas assez… c’était le premier désolé de ne plus pouvoir en vendre, mais 13e Note n’a plus rien en stock, ça y est, terminé, basta… Peut-être que toi, là-bas, tu en as des versions de Dan Fante voire de Julian Herbert ?

En tout cas, sale temps pour les maisons d’édition hein ?!

Ici à Rennes, tout va bien. Sur la table de mon salon, le dernier Dan Fante m’attend. Je pars à Bruxelles dans quelques heures. Rejoindre des potes. Revoir ma belle Bruxelles. Mon roman Au rebord des gouttières est sorti, ça y est. Je l’ai aussi sur ma table, à côté du Dan Fante. J’en ai pris 10 exemplaires de mon roman, je l’emmène à Bruxelles, voir mes potes. Parce que je cause de Bruxelles pas mal dedans, alors je me dis… si y a moyen de le caler quelque part, on verra…

Ici à Rennes, tout va bien. Et toi, là-haut, à l’Ouest ?

Ici au Québec, tout va bien.

Le ciel n’éclaire plus grand-chose depuis quelque temps. La neige a recommencé de tomber. Cela a débuté ce week-end. Pour l’heure, elle dégringole par intermittence. À la verticale, comme à l’accoutumée. Pas très originale, cette neige. Certains dont moi, naïfs que nous étions, avons cru ou peut-être espéré, qu’il en serait fini pour cette année. La semaine passée, l’atmosphère commençait à se réchauffer, dans son sillage la neige à fondre. Pour l’anecdote, il y a un parc à côté de chez moi. Avec sa patinoire improvisée, ses jeux pour enfants, quelques tables, plusieurs bancs. Depuis des semaines, la glace montait jusqu’à leur assise, impossible d’y poser une fesse.

J’ai vu un type s’y installer, récemment. Il faisait moins deux degrés dehors, ça sentait bon le printemps. C’est difficilement compréhensible, je sais. Mais à moins deux degrés ici, cela peut sembler le printemps. Ce matin, retour du « givrant tournoyant ». Au Québec, le climat est affaire de patience. Nul tam-tam ne résonne encore au pied du Mont-Royal.

Je pensais à ce que tu me racontais. À ces libraires qui comme les bars, font les beaux jours de Rennes, quelques belles pages de son identité. À leurs difficultés à demeurer dans ce paysage changeant. À ta passion pour la lecture, à ton goût pour l’écriture aussi. Je pensais à tout cela.

Les gens ne le savent pas, mais nous nous connaissons peu. Comme toi lecteur, j’apprends à mesure que je lis. Pourtant, comme cela arrive parfois dans la vie, nous nous sommes reconnus. De cela nul besoin de parler, les gens qui ont à voir, en amitié comme en amour, se lisent entre eux d’emblée. Depuis nous échangeons.

À ma manière, je m’en vais te raconter. Ce qui pour moi, a trait à la lecture, à l’écriture et au fait de créer. Ce qui, chemin faisant, nous a menés jusqu’ici.

Dans la maison de mes parents, il y a cette grande bibliothèque. Que dis-je, cette énorme bibliothèque, une monumentale collection de bouquins. Des livres en pagaille, sur dix mètres de haut, cinq mètres de large. LivreswebDu sol au plafond, d’Aristote à Virginia Wolf, des centaines de vieux ouvrages, où l’on y lit selon les goûts. Elle est coupée en sa taille par une passerelle en bois, qui mène au bureau de mon beau-père. Cela frappe la vue des gens qui y pénètrent la première fois. C’est un géant, mais un géant qui n’écrase pas. Si son corps tient la maison, son esprit lui, l’habille et la protège.

J’ai vécu aux pieds de ce géant. J’ai joué dans son ombre, frénétiquement. J’ai joué tout court, en fait. Dans le salon que j’envahissais, dans la chambre d’enfant où je refaisais les films que j’avais vus à la télé, dans le quartier (le cul de sac) avec mes voisins Lénaïc et Vincent, dans les chantiers en construction que nous visitions avec mon pote JS, dans la campagne enfin lorsque l’été venu, nous partions jouer avec mes cousines et leur frère. Partout où je le pouvais, autant que je le pouvais, dès que je le pouvais, je jouais.

Mais je ne lisais pas. Le fruit du travail et les efforts de ces milliers d’auteurs, leur imagination et leurs récits, étaient sans doute trop imposants pour moi. Leur lecture devait me sembler trop contraignante. J’en respectais l’ombre portée, mais je ne m’en approchais pas trop. Je leur préférais une modeste bibliothèque tournante, dont les entrailles accueillaient quelques classiques de la Bande Dessinée.

De Gaston Lagaffe à Philémon, de Tintin à Astérix, de Ric Hochet à Michel Vaillant, de Garfield à Calvin et Hobbes, la lecture est venue par ce biais, l’écriture et le dessin aussi. Tu parlais de Bruxelles. C’est en y allant gamin, en y découvrant ces librairies de BD, en y visitant ce beau musée consacré au 9e art, que le goût de créer s’est définitivement installé. Et qu’aujourd’hui, nous nous retrouvons ici, discutant du pourquoi, du parce que, du comment.

Des histoires comme celle-ci, tu en trouveras partout. Combien de gamins préfèreront jouer plutôt que de lire ? Nulle raison à s’agacer de ces enfants qui lisent peu, de ceux qui ne lisent pas. Leurs enseignements et leurs savoirs, ils les tireront parfois de bien d’autres choses. Certains liront plus tard, d’autres non. Dans un cas, comme dans l’autre, ce n’est pas le seul fait qu’ils lisent, qui en fera des hommes et des femmes éveillés. L’important est d’offrir à tous cette possibilité d’accéder au savoir. Quel que soient l’âge, l’éducation, la couleur de peau, le statut social.

Je te parlerai prochainement de la bibliothèque de Montréal : la BANQ (bibliothèque et archives nationales du Québec), qui dans quelques mois, fêtera ses 10 ans. Un colosse cette fois. Un colosse dont le visiteur parcourt le corps et escalade la colonne vertébrale à mesure qu’il en grimpe ces 6 niveaux. Des milliers de livres, de BD, de revues, de disques, de journaux, de jeux vidéo, pour autant de cellules qui constituent son organisme, et les lecteurs son oxygène.

Si les bibliothèques sont de ces géants, ou de ces colosses, qui projettent sur les hommes leur ombre bienveillante, les auteurs en sont le souffle qui les anime, l’âme qui les habite.

Ici au Québec, tout va très bien madame la marquise.

1Grandebiblimontréalweb

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