Rennes/Montréal : épisode 3

Ici en France, tout va bien.

Je regarde la pluie tomber. Le nouveau numéro de Charlie Hebdo a fait un flop. À quoi d’autre pouvait-on s’attendre ?

Ce n’est pas exactement de la pluie qui tombe, mais plutôt ce crachin dégueulasse qui n’en finit pas. Par ma fenêtre je vois les arbres qui n’ont toujours pas récupéré leurs feuilles. François Hollande est parti à Manille. Il veut, je cite « un accord audacieux sur le climat »… Je peine malgré tout à comprendre ce qu’audacieux veut dire. « L’appel de Manille, c’est pour que le monde soit plus juste, entre les pays développés et les pays fragiles, entre les pays riches et les pays pauvres »et c’est « un accord général et contraignant, pays par pays » qu’il souhaite. La contrainte universelle. Depuis le temps qu’on use ce mot, comment peut-il encore avoir un sens ? Ah oui et Marion Cotillard était de la partie… en rentrant hier soir j’ai entendu son petit discours à la radio… j’ai vomi.

Je me souviens de mes voyages. Les quelques voyages qui m’ont emmené un peu plus loin qu’ici. Nous avions traversé un pont. Au-dessous, un fleuve s’écoulait, par endroit calme et à d’autres endroits le courant fuyait emportant tout avec lui, les blanches, les déchets et les enfants qui s’amusaient à le défier pour aller s’échouer plus loin. Nous nous étions arrêtés dans une gargote. Des Laotiens buvaient dans une grande bière. Je commandai la même. On me l’apporta. Sur la table derrière nous, un couple terminait de manger. Ils se levèrent et quittèrent le restaurant. Nous avions une vue formidable sur le fleuve marron, la jungle derrière n’était qu’un tapis vert pas le moins du monde effrayant. Une dame vint derrière nous débarrasser la table de nos voisins. Elle prit les deux verres dans une main et de l’autre, par un revers de poignet maitrisé, elle balaya le reste des déchets qui allèrent s’échouer quelques dizaines de mètres plus bas. Nous ouvrîmes des yeux immenses. Puis nous revînmes à notre discrétion. Que pouvions-nous dire ? Je jetai un regard plus bas pour voir où avait atterri ce tas d’ordures. Des enfants jouaient dans l’eau. Ils étaient nus. Certains portaient une culotte, d’autres non. Un amoncellement immonde autour, dans ce bras d’eau que les déchets avaient fini par assécher. Les enfants jouaient sans se rendre compte de rien. De quoi pouvaient-ils se rendre compte ? Nous  comprenions une chose… les emballages plastiques et toutes ces choses en polystyrène étaient récentes ici. Un bel apport de ce que l’on peut appeler la dimension universelle du développement, par exemple… lorsqu’il fallait jeter des peaux de banane qui servait d’emballage, cela n’avait aucun impact. On le faisait. Comme on jette un trognon de pomme. Oui mais les emballages plastiques…

Que veut-on imposer ? Un accord général et contraignant, pays par pays ? Oui. Allons-y, continuons. L’autorité universelle ! Nous inventons chaque jour la cause de nos soucis de demain. Nous contraignons, jusqu’à ne plus savoir ce que contraindre veut dire.

off-rennes-2Oh je ne dis pas qu’il ne faut pas se concerter à l’échelle mondiale, qu’il ne faut pas trouver de solutions, mais disons que je sais une chose… c’est que l’écologie aussi peut-être tyrannique. Le vert est aujourd’hui une marque, le vert est une manne financière, le vert est une escroquerie tout autant que le reste et tout autant que le reste nous voilà encore une fois bien fragiles. Alors nous allons imposer notre développement et puis pour en réparer les dommages nous allons imposer notre écologie, que nous ne sommes pas capables d’engager pleinement ici, chez nous. Mais engageons, engageons chez nous…

Ici en France, tout va bien.

Je crois qu’il pleut un peu partout. C’est gris et triste. Mais le soleil revient demain.

J’ai écouté la nouvelle chanson des Enfoirés. Sérieusement, déjà, j’ai de plus en plus de mal à écouter la radio, quand je tombe sur Calogero, Florent Pagny, Yannick Noah, je vomi de nouveau. Comment peut-on écrire des paroles aussi cons, aussi dénuées de sens, aussi fades, plates, sans intérêts. Sérieusement. Putain, y a des artistes formidables avec des textes superbes et voilà ce que les radios passent. Mais la chanson des Enfoirés, c’est autre chose, tu l’as vu ? Les Enfoirés font face à un groupe de jeunes. D’un côté les vieux moralisateurs, de l’autre des jeunes abrutis. Je t’épargne les paroles pour t’éviter une remontée… Mais donc là, on est sur de l’indépassable, je veux dire rien ni personne ne pourra surmonter ça… la vidéo a fait le tour du net, ça gueule de partout, les jeunes, les vieux, tout le monde, heureusement, ça me réjouit, mais sûr qu’après un coup comme ça on ne passera pas l’hiver…

Fort heureusement, il y a les écrivains et les artistes, les musiciens, les photographes, les grapheurs, les danseurs, les comédiens…  il y a en ville suffisamment de vie pour rassasier son homme.

Ici à Rennes, tout va bien.

Je remonte la rue de Saint-Malo. Au 6, je lève les yeux, je regarde le balcon au deuxième étage. J’ai un pote qui vivait là. On rentrait souvent bourrés la nuit après avoir écumé les bars de Sainte-Anne. Je remonte la rue, sur la place, il y a les travaux pour le nouveau métro et les travaux pour le centre des congrès. Sainte-Anne a changé. Déjà, il n’y a plus cette vieille publicité décrépite « Dubo, Dubon, Dubonnet ». C’était ma place celle-ci. Avec cette vieille pub, le mur craquelé, l’église Sainte-Anne et ses grimpantes, le portrait de la Sainte bouffé par les lierres, les punks à chiens près du métro, les bistrots d’où parviennent des rires étouffés, des musiques, des odeurs de bières. Les pavés chancelants. Saint-Étienne plus bas. Saint-Michel devant et cette fameuse rue de la soif. C’était ma place. Rennes est toujours là. Ses artistes crient toujours. Mais tu sais, Guy Debord disait « La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur d’un mortel ». Il est peut-être là le problème. Nous ne sommes que des mortels. Notre place a bien changé. J’ai bien peur qu’on ne veuille plus, d’ici quelques temps, des punks à chiens, des étudiants assoiffés (pas que d’alcool mais de vie), des artistes de rue… on veut nous mettre des musées et des galeries, on veut nous fabriquer des tribunes, alors que la seule chose que nous demandons c’est que la ville soit notre tribune, que la ville soit notre galerie.

Je remonte la rue de la soif. Ça pue encore la bière, c’est rassurant. Des mecs boivent des coups. Il est 15h. J’entends causer de politique. Des morceaux de tôle, au bout, délimitent toujours la zone de réhabilitation de cet immeuble qui avait cramé il y a plusieurs années maintenant. Je m’approche, un panneau indique qu’ici, bientôt, seront construits de beaux immeubles… dans le vrai centre… dit l’annonce, quartier paisible baigné de lumière… voilà ce qu’ils veulent, je le promets. Mon cœur, hélas, ne le supportera pas.

Ici à Rennes, tout va bien.

On fait comme partout ailleurs. On veut faire de cette ville l’égale des grandes, l’égale des semblables. On veut en faire une ville paisible, une ville culturelle, une ville qui ressemble à ses jumelles. Mais nous l’avons la culture ici… alors, ici à Rennes, tout va bien, nous nous battons.

Et toi, à Montréal, c’est comment ?

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Ici au Québec, tout va bien.

Ce mois de février aura été le plus froid depuis 115 ans.

Nous voilà en mars désormais. S’il neige encore un peu, l’atmosphère semble enfin se réchauffer. Inexorablement, le joli manteau blanc immaculé (seulement relevé ça et là de quelques touches d’urine de chiens), laisse sa place à d’imposantes flaques de neige, qui oscillent invariablement entre le gris cradingue et le marron dégueu. La « sloche » qu’ils appellent ça, « slush » en anglais, « névasse » pour les puristes. Soit une neige presque fondue sur laquelle s’ajoutent en vrac : terre, poussière, pollution, traces de pas, et même calcium. Le tout formant un « très beau laid ».

Ici dans la belle province, tout va donc fort bien.

C’est la plus longue série de semaines où « tout va bien« , que le Québec connait depuis 20 ans. Le précédent record datait de 1996. Céline Dion sortait l’album « Falling into you« , disque de diamant en France, au Canada et aux États-Unis. Ça allait pas mal bien à cette époque-là aussi !

Point culminant de cette période « où tout roule ma poule« , la visite de cinq jours du Premier ministre québécois Philippe Couillard, dans l’Hexagone.

Je n’ai ni le goût ni l’envie de m’attarder sur les tractations « politico-stratégico-commerciales » qui sont en jeu ici. Pour faire simple, les discussions concernent, si j’ai bien appris : la promotion d’une stratégie maritime entre la France et le Québec (dans le cadre de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada prévu pour 2016), la création d’un institut maritime commun dans la ville de Rimouski, ou la promotion auprès des entreprises françaises du plan « Grand Nord », afin qu’ils y placent quelques billes.

Pour rappel, le plan Grand Nord a pour but l’extraction des matières premières présentes dans l’Arctique québécois. Dont le fameux pétrole issu des sables bitumineux. Pétrole qui permettra aux bagnoles de continuer de rouler, de réchauffer l’atmosphère, et de contribuer à l’aspect dégueulasse, de cette « sloche » dont je parlais plus haut.

Un projet pas terrible niveau environnement, mais qui n’empêche en rien le Canada de vouloir participer à la conférence sur le climat qui se déroulera à Paris en décembre prochain. L’honneur est sauf, et c’est bien tout ce qui compte.

Ainsi disais-je, je ne souhaite pas m’attarder sur les discussions entre la France et le Québec.

D’ailleurs, je ne suis pas le seul dans ce cas. Celles-ci semblent moins intéresser les médias du coin, que le coût estimé de ce petit séjour dans l’Hexagone. Coût que l’on imagine passablement élevé. La délégation québécoise comprenant en plus de monsieur Couillard, six de ses ministres, quelques-uns de leurs conseillers, et une soixantaine de gens d’affaires, comme on dit poliment. Les frais sont d’ailleurs à la charge du contribuable français. C’est ce dernier point qui choque ici.

Entendons-nous, ce qui choque, ce n’est pas que tu payes. Ce qui choque mon ami, c’est que le Premier ministre québécois ait déclaré publiquement, que tu payais ! Ça fait radin, ça la fout mal.

Une impolitesse qui préoccupe bien d’avantage, que les tenants et les aboutissants de cette ribambelle de discussions en cours.

Ici au Québec, tout va donc fort bien.

J’ai entendu la chanson des Enfoirés, moi aussi. Je t’avoue que j’ai craint de ne pas avoir ce privilège. Dès que je lançais la vidéo, un court message m’expliquait que je n’avais pas le droit de regarder ces cochoncetés.

Avec le recul, je remercie mon pays d’accueil d’avoir souhaité me préserver des conséquences néfastes de la vision de ce truc. Seulement à force de ne pas voir le fruit défendu, ma curiosité s’en trouvait que décuplée. Devant tant de mystères, je ne voyais que deux explications. La première était que cette vidéo, comme celle du film The ring, devait être maudite (par Coluche probablement), et provoquer la mort. La vraie.

Sylvain, si Mimi Mathy vient te tuer d’ici quinze jours, je déposerai un orignal sur ta tombe, et m’en irais te venger !

Seconde explication : les enjeux étaient trop grands pour que l’on autorise ici, la diffusion d’un tel brûlot. La cohérence sociale risquant d’en souffrir ! Il valait mieux contraindre que de laisser faire, comme tu dis. Planquer loin des yeux, ce qui potentiellement pouvait mener à trop de changements. Ce que je comprends fort bien.

En réalité tu t’en doutes, l’interdiction était seulement question de droit. Business is business, my friend. Et au bout de quelques efforts, j’ai finalement pu voir ce fameux clip des Enfoirés.

Sois attentif car cette phrase que tu lis, au moment où mes petits doigts agiles se posent sur le clavier cradingue de mon ordi, cette phrase dont j’étire les mots par simple souhait de faire durer le suspense, cette phrase disais-je, est sans conteste la plus difficile qu’il m’ait été donné d’écrire aujourd’hui. Toi même tu sais, qu’en lieu et place de celle-ci, il eut été tentant de rédiger une tripotée d’insultes.

Un tel sommet de nullité cela ne s’atteint pas si facilement. Rien que pour cela, on devrait saluer l’effort de ceux ayant participé au projet. Combien de films, de livres, de BD, d’albums, ne seront jamais diffusés ou publiés, cela en dépit de leurs qualités ?

off-montreal-1Pour cette chanson, (dont j’en soupçonne certains d’avoir senti très tôt qu’elle exploserait l’échelle du nul), les producteurs ont dû se répéter : « On va jusqu’au bout les mecs, il y a un message putain ! » En matière d’aveuglement faut tout de même du courage. Et je m’y connais.

Ils avaient peut-être de bonnes intentions les bougres. Le sentiment d’avoir une vraie vertu pédagogique, un message fort à faire passer. Elle a du potentiel leur chanson, merde ! Imagine la portée universelle qu’elle aurait pu avoir. Un hymne comme ça devrait être capable de fédérer la jeunesse du monde entier ! De la mener à une révolution sans concession contre le modèle de société construit par leurs ainés !

Mais non… En vérité cette chanson des Enfoirés est un échec sur toute la ligne.

Ils auraient dû se souvenir pourtant. Pour comprendre le monde comme la musique, ce qu’il faut seulement c’est savoir lire le temps.

Ici au Québec, tout va bien.

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