Rennes/Montréal : épisode 2

Ici au Québec, tout va bien.

 Je t’ai parlé du froid, n’est-ce pas ? T’ai-je parlé du vent ?

 Celui qui cogne à ma fenêtre est « givrant-tournoyant« . Ou « glaçant-virevoltant« , c’est selon. Il a une caractéristique que n’avait pas celui d’hier.

 (J’entends mes voisins qui s’engueulent au dessus).

Des vents, il en existe un petit paquet. Des alizés à l’aquilon, du blizzard à la bourrasque, de la brise à la mousson, il y en a pour tous les goûts. Bien que semblables en ce qu’ils sont : à savoir des vents ; et bien que proches en leur fonction : celle de faire du vent ; il demeure entre eux un océan de nuances.

Faisons une liste des vents que l’on croise ici ou là. Façon Pokemon, j’entends. Sûr que l’Imprimerie cartonnerait avec un tel concept. On collerait à nos « vents » des blases pas crédibles, mais qui causeraient à la jeunesse.

T’aurais le « souffleur cracheur« , par exemple. Petit vent pluvieux s’agitant en rafales, comme on  voit par chez toi lorsque c’est la saison. « Équarrisseur cogneur« , dont la force des bourrasques  t’encourage à voler. Il y aurait le « drincheur tombeur« , qui accompagne les orages d’été. Le « clasheur frondeur » enfin, vent provençal contraignant le moindre de tes mouvements, susurrant à ton oreille qu’il parviendra à te rendre fou. « Biso » ou « mistral » qu’on le nomme, celui-là. Je dépoussière mais je n’invente rien.

Le vent qui souffle à ma fenêtre ressemble à ce dernier. Le facteur neige en plus. Il projette des cristaux qui virevoltent dans les airs, puis s’écrasent au sol pendant un court instant. Reposés, ils repartent joyeux drilles, fendant les airs, heureux débiles.

Violent, impétueux, et agaçant vieux con, mon « givrant-tournoyant » (ou « glaçant virevoltant« ), a cette particularité que le « mistral » n’a pas. Il provoque l’énervement de mes voisins du dessus.

Est-ce le vent qui les agace à ce point ? Il y a quelques années déjà, dans le logement que j’occupais, « le couple du balcon d’en face » était coutumier de ce genre de passions. Leurs disputes mémorables commençaient une fois la nuit tombée, et se poursuivaient tranquilles jusqu’aux lueurs du jour.

Je n’ai jamais compris ce qu’ils se racontaient à la figure. Je ne pense pas que le vent qui s’immigrait alors dans le quartier, ai été responsable de la plupart de leurs engueulades.

Avaient-ils des soucis que j’ignore ? Économiques, familiaux, sentimentaux, ou télévisuels ? Des morpions peut-être ? Était-ce l’air du temps sinon ? La société, la crise, l’absence de sens inhérent à nos petites vies normalisées de possesseurs d’objets « i-chose » ? Peut-être tout cela, peut-être d’autres trucs.

Je me demande soudain : si dès que je m’installe au Québec mes voisins en  viennent à s’engueuler, en suis-je le responsable ? J’en appelle aux vents, aux aléas économiques, au poids de la famille ou au grattement du slip, je peux aussi m’interroger moi-même.

Français je dispose, comme tout à chacun, d’un vrai pouvoir d’énervement. Comment pourrais-je leur en vouloir, s’il est cause de leur conflit ? Je suis un immigré choisi, mais pas choisi par eux.

Je suis justement intervenu  dans une classe dite : « d’immigrés ».

Sur l’invitation d’une amie enseignante, et pour aider des enfants immigrés ici à réaliser un album montrant certaines particularités de leur pays par rapport au Québec. Les mômes venaient de partout : d’Inde, d’Iran, du Bangladesh, de Suède, etc.

Au Bangladesh, t’as v’la des tigres, mais pas de poutine.

Les enfants avaient migré au Québec pour moults raisons. Ils étaient réunis dans cette classe par nécessité d’apprendre le français, la bienséance, les « us et coutumes » de leur société d’accueil. Manière de favoriser une véritable intégration et de leur faire payer des impôts le moment venu. Autre signe d’une intégration réussie.

Moi et les marmots avions en commun d’être de ces « immigrés » dont le Canada accepte la présence.

L’inverse de ce qui se passe par chez toi.

Tu as entendu parler de l’histoire de Julio ? Ce jeune maçon d’origine angolaise, menacé d’expulsion par la préfecture d’Ille-et-Vilaine ? Le gars vit en France depuis plusieurs années, il a un logement, un travail, une compagne. Il paye ses impôts, est apprécié de ses collègues, bien inséré socialement.

Il paye ses impôts, t’entends ?! C’est plus que de l’acculturation en France, de payer ses impôts. Tous les français ne payent pas leurs impôts. Toutes les entreprises non plus.

Pour quelle raison demande-t-on à quelqu’un de partir, lorsqu’il n’est nulle raison à ce qu’il  parte ?

Juste parce qu’il est de ces vents, dont on préfère qu’ils aillent souffler ailleurs ?

Ici aussi tout va bien.

Et toi en France ?

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 Ici en France, tout va bien.

On peut pas dire que les vents ici giflent tant que ça. On prend surtout l’habitude de se plaindre. On est pas mal habitué à chercher le problème où il n’est pas. Le ciel est bleu là… c’est réconfortant. Pas de bourrasque.

Le ciel est bleu pas de bourrasque, pourtant je dois dire que je n’ai pas l’esprit tranquille. Bien sûr que j’ai entendu parler de l’histoire de Julio, ce jeune Angolais. Et je me souviens très bien de ses premiers emmerdements en 2008. Je m’apprêtais à partir en Belgique. Du coup, en arrivant à Bruxelles j’ai intégré le CAS. Le comité d’action et de soutien aux sans-papiers. Putain, j’étais survolté. C’était foutrement belge ce comité. Une ambiance de compromis là-dedans. Même avec des révolutionnaires, des anarchistes… On se rejoignait en amphi pour décider des actions à mener. Dans le fond y avait un anar qui afonnait des Jupiler et qui commençait à monter dans les tons. Je peux assurer qu’à Rennes 2 on y allait pas par le même chemin. Le CAS. Les souvenirs reviennent.

J’ai pas l’esprit tranquille. Mais je dois dire que je suis con aussi. J’ai regardé le zapping il y a quelques jours. Sont pas guillerets les petits. Chaque fois ils me foutent un de ces cafards et je me promets de jamais y retourner. C’est foutument manipulateur leur truc. Ça t’envoie que des idées négatives. Mais j’ai regardé parce que j’en pouvais plus, j’écrivais depuis le matin, j’avais le bide secoué par la tonne de café que je m’étais enfilée et je devais attendre encore une heure avant de filer à un rendez-vous. Alors j’ai tapé « zapping » dans la barre de recherche et j’ai maté genre les 4 derniers épisodes. Série trash.

Je ne suis pas tranquille. À la radio on ne parle que de terrorisme. Ou alors des tombes profanées. Ou encore du FN. On parle aussi du PS et de l’UMP. Putain, j’ai failli vomir, j’ai vu Mélenchon sur un fauteuil rouge, avec Fogiel qui lui posait des questions. C’était dans le zapping aussi ça. Je suis content de ne pas avoir la télé mais on est aussi sacrément capable de se pourrir l’œil avec l’ordinateur.

Ici en France, tout va bien.

Mais je ne suis pas tranquille. Non parce que l’ambiance est délétère. On parlait de Julio. C’est triste, c’est triste de voir la confusion bureaucratique, le zèle politique et la peur citoyenne mêlés ensemble. C’est ce qui m’attriste. Rien de pire que la peur. J’ai un pote, Thiago, un Brésilien, qu’est retourné au Brésil y a pas si longtemps. Il s’est marié avec une de mes meilleures potes. Il a cherché du travail tellement longtemps ici, à la fin il installait et ramassait la terrasse de sa tante qui tenait une crêperie, c’était bien le seul taf qu’on l’autorisait à faire… qu’on l’ « autorisait » à faire. Faut foutre des guillemets partout. Ils sont partis bosser au Brésil, ça y est ma pote à son droit de travail là-bas, ils ont chopé un bilig ici et sont partis faire de la crêpe au pays de la cachaça.

Et je t’ai pas parlé du mec de ma cousine. Putain, elle est pas au top. On cause de temps en temps. Son mec est marocain. Il est arrivé en France par l’Espagne. Du coup c’est un visa espagnol qu’on lui a foutu dans les mains. Mais sur le visa il n’y a pas la mention « Communauté européenne ». Donc, il a beau être dans l’Hexagone depuis le 1er juin 2013, de bosser aussi, comme boucher, et tout le bordel, l’administration n’en a rien à foutre. Mais cousine ça lui tiraille le bide d’entendre des trucs comme ça. Il risque d’être reconduit. Reconduit.

D’autant que ce qui fout les chocottes si on va plus loin, c’est qu’au regard des « événements », t’as vu je mets encore des guillemets c’est plus classe, hé bien les gens ont peur et la peur c’est pas pour arranger le sort de ces gaillards qui viennent caillasser ici et qui n’y sont pour rien dans les abrutissements extrémistes.

Je ne suis pas tranquille.

Sinon, ici à Rennes, tout va bien.

Toujours hein. Ce week-end j’étais dans l’appartement d’un vieux barbu. Un pote qu’avait bossé au Musée des Beaux-Arts avec moi. Que des branchés de cinéma là-dedans. Et de littérature. On a causé toute la nuit. C’était bien d’la veine. Je suis sorti vers 3h du mat, il faisait un froid costaud et y avait pas une personne dans les rues. C’était encore les vacances. Mais là c’est bon, c’est terminé, la vie va pouvoir reprendre à Rennes. Y a une soirée May the funk au 1988 Live Club ce vendredi. J’irais bien y faire un tour.

Ça bouge Rennes, je veux dire, on va pas se mentir y a des villes qui bougent plus, mais ça bouge tout de même et ce qu’on aime ici c’est l’odeur des rues et quand ça bouge c’est pas non plus pour faire semblant… et puis l’odeur d’une rue ça veut toujours dire quelque chose.

D’ailleurs, au niveau de la préfecture, quand on a annoncé que Julio était expulsable, ça devait sentir la merde.

Ici en France, tout va bien.

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