Courrier des lecteurs. Un dernier trait d’esprit

Des gens nous écrivent du paradis, d’autres des enfers. Des courriers sans papier, où l’on ne nous pose nulle question.

Cher courrier des lecteurs.

Il fait frisquet « ici ».

Ne sachant comment me réchauffer, j’ai eu l’envie de vous écrire.

Je n’ai pas trouvé de feuilles blanches. Ni de crayons d’ailleurs. Qu’est-ce que c’est que cette planque où on ne trouve pas de crayons ?

Cela ressemble à une salle de rédaction. Tous ces journaux crasseux qui s’entassent sur le sol. Les vieux, les récents, les à paraître. De quoi suivre la course du monde, peut-être ? Je ne pensais pas trouver ce genre de choses « ici ».

Pensais-je à un « ici », lorsque j’étais « là-bas » ?

Je m’en foutais un peu.

Il y a ce souffle dehors. Des gens qui se réunissent par chez vous ?

Pas mal cette planque. Calme mais pas trop, bordélique mais pas seulement. Un lieu provisoire, on dirait. Voué à disparaître. Une éternité qui sentirait encore le neuf, comme une maison témoin.

Je préfèrerais un « ailleurs », tout de même. Un après. De nouvelles aventures, de nouvelles rencontres, une nouvelle peau, un nouveau visage, qui sait ?

Qu’on me renvoie « là-bas » faire deux-trois conneries « d’utilité publique ». Je pourrais faire ça. Si l’on n’a pas besoin de moi « ici », je peux faire ça.

Il y a ces bruits dehors. Des gens se réunissent par chez vous ? Fait moins froid soudain.

Faudrait que le monde soit là : les potes, la famille, ceux à qui on tient. Qu’ils passent jeter un œil à notre maison témoin.

Patience, mon vieux. Au rythme où va le monde, ils ne devraient plus tarder.

Faut que je nous trouve des crayons !

N’essayez pas d’écrire.

Ici et à jamais, le courrier s’adresse juste par la pensée.

___________________

Crédit : Olivier Dion/ Livres Hebdo

Crédit : Olivier Dion/ Livres Hebdo

___________________

Cher courrier des lecteurs.

Je voulais vous gribouiller un petit quelque chose. Une image bien sentie, une bêtise qui vous ferait rire. Un truc léger, mais bourré de sens. Un trait d’esprit qui parlerait de notre temps.

J’y aurais mis les femmes que j’aimais. Celles aux formes plantureuses, celles aux jambes interminables, celles aux cheveux de feu, celles aux couleurs d’ébène. J’aurais chatouillé vos sens de cette « douce » grivoiserie qui me tenait de mon vivant. Mais de temps, je n’ai plus. Et de stylos non plus.

Qu’est-ce que c’est que cet endroit où il n’y a pas de stylos ?

Où il n’y a que des gens.

Mélangés, métissés, bigarrés, bordéliques, joyeux. Nombreux aussi.

Ceux qui de leur vivant, donnaient aux autres à voir et à penser. À faire et à agir, à aimer et à comprendre. Ceux dont le trajet a plus apporté au monde qu’il n’a pris.

Ça gueule vraiment par chez vous ! J’aime bien comme ça gueule par chez vous.

Les ennemis d’hier sont les amis d’aujourd’hui ? Ah, que voilà une belle ironie. Comme de mourir en martyrs de la liberté d’expression, je suppose ? Tout ça ressemble à une blague. À une ultime poilade.

Ma femme n’est pas là.

Je n’ai pas de stylo.

Pas de sexe. Pas de dessins.

Que des leçons à tirer.

Il y a un goût pour la déconne « ici ».

_______________________

Cher courrier des lecteurs.

« Ici », il y a tout.

Tout ce que j’imaginais pour être heureux. Ce qu’il me faut pour voir, pour entendre ou pour me distraire. Il y a les femmes, les plats, les beautés que j’espérais. Toutes ces choses qui ne me sont pas nécessaires.

J’ai toujours aimé vos grilles de mots-croisés. Mais les réponses y figurent déjà. J’adore vos articles. Désormais lorsque je les lis, ils sont si précis qu’ils ne cessent de s’écrire devant moi.

Je mange ce que je désire. Et les saveurs sont si fameuses, que j’en crois mourir à nouveau. Je m’allonge auprès d’une femme, de n’importe laquelle. Aucune vie n’habite son corps. Nul esprit ne l’habille.

Ce lieu est une distraction. Un manège où rien ne s’arrête, où tout invite continuellement à oublier.

J’ai dû faire quelque chose. Ce n’est pas possible autrement. Cela devait être différent. J’ai dû penser bien faire et je me suis planté. Quelque chose quelque part, m’a peut-être condamné.

Ici il y a tout. Et ce tout, n’est pas grand-chose. Juste ce que le vide peut contenir.

Aucun ami ne vient, aucun ami ne viendra.

C’est un enfer juste pour moi.

« Il y a comme un souffle dehors. »

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s