Septième épisode : Chez Jean-Charles à Saint-Yves Bubry

Sur la route qui nous ramène vers Bubry (nous y avons déjà été la veille mais le bar que nous voulions faire était fermé) la campagne se dévoile dans toute l’étendue de son mystère. Des étangs apparaissent un peu partout. Il semble vraisemblablement s’agir d’apparition. Et une lente et froide rivière de brume s’écoule entre les arbres, sur le bord de la route. La brume glisse. Nous roulons jusqu’à Bubry, puis Saint-Yves, la route que nous empruntons descend vers le Blavet. Sombre et inconnu. Un chemin sur la droite, il fait désormais nuit et le brouillard recouvre tout.

Au bout du chemin, Botconan et le bar de Jean-Charles. Deux vieilles et grandes bâtisses, le bar « La randonnée » et le restaurant désormais tenu par la fille de Jean-Charles. Certaines personnes commandent à emporter et le temps de la préparation vont s’abreuver chez JC. Une terrasse empierrée est suspendue au-dessus d’un étang. Ce soir, comme partout ailleurs, plus encore ici en raison de la situation basse du domaine, la brume s’étale comme une couche de neige légère, humide… Ce serait effrayant si ce n’était pas beau et magique.

Nous avalons une soupe dans le camion sur le parking à côté. Puis nous allons voir Jean-Charles. Encore une décoration des plus originales. Un poêle brûle son gaz. Des strings, tangas, culottes, volettent au-dessus de nos têtes. Des aphorismes de comptoir, écrits par le patron, complètent le décor « Quand on est mort on ne sait pas qu’on est mort, c’est pour les autres que c’est plus difficile, quand on est con c’est pareil », « L’amour rend aveugle, le mariage rend la vue »… et beaucoup d’autres, « La mousse est à la bière ce que la lingerie est à la femme, une fine dentelle qui sépare l’homme du plaisir ». Lorsque l’on rentre dans un bar comme celui-ci, comme chez Minouche (nous gardons la surprise de ce bar pour le livre) on passe les premières dix minutes à observer, chercher les détails, lire tel bout de papier qui pend, accorder une attention toute particulière au string immense qui, un jour, peut-être, a été porté et on tente d’imaginer la carrure fessière de la femme.

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Nous sympathisons avec un homme qui veut absolument jouer avec nous au baby. L’homme doit avoir une quarantaine d’années. Un accident lui a enlevé une partie du visage. Il boit un verre avec ses deux enfants, un garçon d’une quinzaine d’années et une fille un peu plus jeune. Il nous défie au baby, nous le battons, Yann et moi sommes imbattables lorsque nous jouons ensemble. Attaque impeccable et défense déstabilisante. L’homme est adorable. Nous le regardons dans les yeux et il nous explique que ça le touche. « Ce sont des jeunes bien, très bien » dit-il à Jean-Charles et Jean-Charles qui en rajoute une couche en acquiesçant… nous sommes touchés aussi. On se serre dans les bras pour se dire au revoir lorsqu’il part. Nous restons encore un peu.

Nous sortons de temps en temps pour fumer, mais le froid est pinçant, la première gelée c’est ce soir. Nous parlons avec un ancien de la marine nationale, de ses escales dans toutes les parties du monde, de ses plans fesses… Des jeunes débarquent sur les coups de 23h30, ce soir nous voulons faire la fête, c’est le dernier samedi soir de notre périple, on peut au moins fêter ça… nous avons des choses à dire. Nous sommes partis avec une idée bien précise de notre projet… nous en avons une tout autre idée. C’est un engagement maintenant. Nous comprenons, plus encore qu’avant, l’importance des bistrots. C’est le lieu des échanges, de la création, du vivre ensemble, et encore peut-être le dernier repère des gens seuls… ce soir nous avons été touchés à plusieurs reprises… Jean-Charles porte sa sympathie comme un bienveillant…

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Nous sommes au bout de la nuit et tout à coup me viennent des mots, qui se mettent les uns à la suite des autres pour former cette recommandation qui me fera passer pour un snob…

Ami… rentre chez toi. Dirige-toi vers ton salon ou ta chambre, c’est selon… approche-toi de ta télé, va voir derrière, débranche la prise, la péritel, les câbles et tout le bordel… prends ta télé à bras-le-corps et fais bien attention de ne pas la laisser tomber pour éviter de défoncer ton carrelage ou ton parquet, et pour éviter d’avoir à ramasser les débris… on ne sait jamais si ton gosse, ton mari ou ta femme marche dessus et se coupe le pied, ça pique… Porte ta télé jusqu’à la fenêtre, il faut bien entendu penser à ouvrir la fenêtre d’abord… éventuellement demande à un pote de t’aider… et puis jette la télé dans le vide… ça va faire un petit bruit réjouissant. Ensuite, sors de chez toi et va boire un coup dans un bar… un coup : un café, un diabolo, une bière, un Perrier, un verre de vin, qu’importe… va boire un coup, va serrer la main des clients, parle-leur de ta journée, soulage ta conscience, commente le journal ou la politique, parle de rien, de tout, évoque tes problèmes ou tes joies, cause et rentre chez toi… tu verras t’auras la tête moins lourde qu’après une émission débile. Et puis recommence de temps en temps, ça soulage, ça réchauffe et ça permet de connaitre les gens qui vivent juste à côté de chez toi.

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