Sixième épisode : chez Madame Le Gallic

Comme la plupart des vieux bars, celui de Mme Le Gallic n’est pas facile à trouver. Nous avons tourné un peu avant de le dénicher. Il y en a pour lesquels c’est encore plus difficile. Seuls les habitués connaissent l’endroit. Ici, pourtant, le vieux café se situe sur la grande route qui mène directement de Quéven à Lorient. Sur la gauche. Une baraque, vieille de 130 ou 150 ans probablement. Aucune enseigne. Ou alors a-t-elle été effacée… le temps ronge… autant les murs que les hommes. Une avancée circulaire semblable à une verrière prolonge la maison. Deux des hautes et larges fenêtres sont fermées par des volets.

L’intérieur rappelle les vieilles brasseries belges ou parisiennes, comme on peut les voir sur des reproductions 1900. Le plafond haut, une salle immense. Le comptoir haut également.

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La décoration plonge le client dans un passé récent, des posters de Marylin Monroe, de Ravage sur lequel une belle brune en bikini chevauche un scooter, un aquarium, un vivarium dans lequel un phasme se confond avec les feuilles vertes et les branches. Des photos. Des cartes postales. Un baby-foot.

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Françoise Le Gallic a repris le bar que tenaient auparavant sa mère et sa grand-mère. C’est une affaire familiale qui semble ne s’être jamais essoufflée. La boutique appartient à la famille depuis les arrière-arrière-grands-parents. 130 ans.

Des clients boivent une fillette (un carafon de rosé).

La grand-mère a 100 ans. Il y a encore deux ans, elle servait au bar. Elle était assise à côté du radiateur électrique et accueillait les clients comme elle avait l’habitude de le faire depuis toujours. C’est rare de voir un héritage se perpétuer de cette manière, avec la même passion… Nous avons vu tant de bars fermer, parce que les enfants ne veulent pas reprendre le débit qui ne rapporte pas assez. Et c’est compréhensible. Mais c’est aussi du baume que de voir une femme telle que Françoise reprendre le service que la mère, la grand-mère, l’arrière-grand-mère ont bien avant assuré.

La grand-mère s’inquiète toujours du coup du lundi. Tous les lundis on paye un coup aux clients. C’est la tradition. Il ne faut pas oublier. Elle s’en inquiète chaque lundi. « Vous avez bien offert le coup aux clients hein ?»

On la voit poser sur une photo en compagnie d’une des fameuses Bretonnes de la pub « Typiac… pirates… » Aujourd’hui 100 ans.

Le baby nous appelle. Ça fait une éternité que nous n’avons pas joué. Le monnayeur est en francs. Françoise l’ouvre pour récupérer quelques pièces de 2 francs. Chlick. Les balles tombent. Nous défions la patronne et un des clients avec lequel nous discutons depuis notre arrivée. Deux matchs nuls. Je suis en défense. Yann à l’attaque. Je bloque les tirs de Françoise. Yann fait claquer l’offensive, les poignets qui vrillent pour frapper la balle… Nous sommes complémentaires. 2 matchs nuls. La belle. Françoise pose une pièce de 2 francs sur le bord du baby. Le troisième match. Nous gagnons à un but d’écart. On se sert les mains. Françoise nous embrasse pour nous féliciter. « Vous ne mettez pas que vous avez gagné dans votre bouquin, hein les gars ? » sourit Françoise, « Non, non bien sûr » dis-je malicieusement.

Nous retournons au comptoir.

Les fillettes commandées.

Une vieille caisse enregistreuse derrière le bar.

Une énorme bouteille d’Heineken en hauteur.

Françoise qui sourit.

La maman qui s’affaire dans l’arrière-salle.

Le radiateur électrique qui diffuse une petite chaleur bien agréable.

La tapisserie, le baby, et le reste de la déco nous ramènent aux années 70 où nos parents brûlaient une partie de leur jeunesse comme nous le faisons aujourd’hui. La sortie du lycée et les bars enfumés dans lesquels on se rendait pour s’affronter au baby ou au flipper.

Françoise nous invite à visiter les lieux. Du bar nous apercevons la cuisine. Une grande cuisine doublée, une première salle avec un plan de travail pour la découpe des légumes et une deuxième avec les fourneaux. Des ustensiles y pendent. Des torchons sont étendus. Des casseroles sur le feu. Une grande table en bois au milieu de la pièce. La cuisine marchait autrefois à plein régime. Pour les mariages, les fêtes, les anniversaires… aujourd’hui on organise encore des repas d’enterrement. Il arrive aussi qu’on commande un repas pour un midi… on fait chauffer les casseroles et on y plonge les produits frais et la cuisine revit comme autrefois. C’est une belle et grande cuisine.

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La pièce attenante sert pour les réceptions. Une grande pièce munie de tables alignées. La mère y repasse du linge sur une table.

Tout au fond, une pièce immense, plus grande que les autres, qui servait avant de salle de mariage, entre autres, fait aujourd’hui office de salle de stockage pour les artisans et particuliers du coin. On y dépose des affaires… pour quelques semaines. Gratuitement. Pour dépanner. Une véritable brocante. Un poster géant de Douarnenez couvre 1/3 du long mur. Des objets en tout genre sont disposés sur des tables. Le matériel d’un crêpier attend ici depuis plus de six mois.

Yann prend des photos du bar qu’il montre à Françoise et sa mère. Elles sont complètement ravies. Elles interpellent les clients pour leur montrer le travail de Yann « On dirait le Ritz, c’est mieux que le Ritz même ». La photo de Yann prend un angle panoramique et restitue toute la grandeur du bar, depuis l’avancée circulaire jusqu’au couloir donnant sur la cuisine.

Les carafons sont vidés.

Françoise et sa mère nous embrassent chaleureusement pour nous dire au revoir.

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