Quatrième épisode : chez Jeannine à Argol

J’ai les larmes aux yeux. J’écris au chaud dans un bar moderne avec accès à la wifi, mais ça remonte et j’ai de nouveau les larmes aux yeux en y repensant. Hier, j’ai sincèrement senti les eaux monter jusqu’au bord de mes yeux.

Nous étions chez Jeannine à Argol. Sur la route entre Telgruc et Pentrez, en direction de Pentrez juste avant la grande descente et la grande montée, sur la route, à gauche, une maison, c’est chez Jeannine. Il y a encore un panneau lumineux, l’enseigne est effacée depuis belle lurette, mais le panneau est allumé matin et soir pour annoncer aux clients l’ouverture du bar.

Il y avait une épicerie à l’intérieur. Mais depuis un an, Jeannine a laissé tomber… les ventes se font moins courantes, les produits périment et on doit jeter le stock… alors elle écoule ce qu’il reste de non-périssable, les boites d’aluminium, les collants, les bières en pack, les moulins à café…

Il y a trois clients quand nous arrivons. Nous suivons leurs conversations sans comprendre quoi que ce soit. L’un d’eux parle avec un accent prononcé. Et son articulation est altérée par les lampées de bière qui viennent ponctuer chacune de ces phrases. Le bar est d’un autre temps, Jeannine aussi. La tapisserie des années 70, le pendule qui balance d’un côté puis d’un autre, le canevas arborant les différents spécimens de walibis en Australie.chezjeannine4

Un client, sur ma droite, rigole rouge à chaque fois que l’autre sort une connerie. Il part d’un fou-rire qui lui fait froncer les joues et les yeux, et le tout se colore d’un rouge foncé. Je ris lorsqu’il rit. C’est communicatif.

Il faut le temps, aussi, pour que nous nous fassions une place. Le temps de nous faire accepter, mais toujours, je dis bien toujours, nous nous faisons accepter. Nous les écoutons parler un peu, nous essayons de partager leur conversation. Les choses se font d’elles-mêmes.

Jeannine nous invite dans sa cuisine derrière le bar. Pour nous montrer sa gazinière qui chauffe toute la maison. C’est un prétexte. Elle en profite pour mettre sa soupe sur le feu. Ça sent bon. Elle nous montre le système. Économique. Elle nous présente ses petites-filles, dont elle est fière… elles posent en tenue de gymnastique sur une photo… Les trois petites blondes sont également sur une autre photo… Jeannine a les cheveux blancs aujourd’hui mais elle portait, auparavant, des cheveux aussi blonds que ceux de ses petites-filles.

La cuisine c’était un prétexte pour parler. Elle a perdu son mari l’année dernière. Pour un satané problème de hanche, Jeannine s’est retrouvée, l’année passée, à l’hôpital de Quimper… Elle y a passé deux semaines, piqûres journalières… « J’en avais marre d’avoir les piqûres à l’hôpital, si c’est que pour les piqûres, je préfère autant les avoir ici, chez moi… moui… oui oui oui… » Alors un taxi l’a raccompagnée jusqu’à son domicile… Elle arrive devant chez elle. Les volets fermés. Un voisin casse la petite fenêtre derrière la maison qui donne sur l’escalier. Ils rentrent à l’intérieur. Le mari de Jeannine est allongé dans son lit. Mort. Crise cardiaque. La veille au soir il servait les clients. La nuit, crise cardiaque. Jeannine arrive. Elle rentre chez elle. Et voilà. Elle est seule.

Elle nous raconte ça, en nous regardant, retenant ses larmes, nous le voyons bien, nous les retenons aussi… « moui, oui oui oui… c’est dur… j’ai du mal hein… » Elle n’a pas voulu lâcher le bar. C’était pas le moment. Au contraire, ça lui fait une compagnie bien chaleureuse.

Nous retournons vers le comptoir. Nous n’avons pas retiré d’argent, nous n’avons plus assez de liquide pour payer une autre bière. On nous paye des tournées. L’ambiance devient de plus en plus agréable.

Yann propose d’aller chercher son accordéon et de jouer un morceau. Tout le monde est ravi.

« Mais il aurait dû proposer plus tôt ! » déclare Jeannine

« Oui mais il n’ose pas au début. »

« Bah, faut qu’il ose, c’est sympa, ça met de l’ambiance, j’aime bien la musique moi » continue-t-elle.

Yann joue un premier morceau, « La danse de l’Ours »… Les premières notes sont soufflées en cadence et chacun sourit, Jeannine dodeline de la tête et marque le rythme par un pas qui atteste d’une expérience certaine de la danse… elle se rassit presque immédiatement et regarde Yann dans les yeux… il continue de jouer, elle s’enfuit dans les yeux de Yann, nous écoutons, nous rêvons…

Elle demande une chanson qu’elle connait. Yann entame « Les amants de Saint-Jean ». Je chante, Jeannine chante. Nous chantons tous les deux en nous regardant profondément… je ne sais pas à quoi elle pense mais je vois l’émotion, les souvenirs et la joie intense qu’un voile léger couvre sur les yeux, le voile du passé qu’on ne retrouve pas. J’ai les larmes aux yeux… je chante, elle chante, droit dans les yeux l’un de l’autre, je pleure presque… assurément… je ne mens pas, je suis assis au chaud, dans un bistrot moderne avec un accès à la wifi, je viens de terminer mon café allongé, le deuxième, et j’en ai encore les larmes aux yeux… Jeannine chantait en dodelinant de la tête, Yann jouait, le client de gauche chantait par murmure, celui de droite profitait de l’air soufflé de l’accordéon, je retenais mes larmes, Yann aussi.

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