Rade trip : troisième épisode, chez Bun à Plouyé

Plouyé. On y a déjà été. Mais c’était fermé. Le Ty Elise, ou chez Bun (ou encore Byn, ou Bynn, mais toujours prononcé Bun).

Quand on rentre, on pénètre dans un univers, l’antre breton par excellence. Des affiches de fest noz, de réunions druidiques, de manifestations bretonnes, galloises en tout genre.

Le bar a brulé il y a près de 4 ans. Il est resté fermé 3 ans. Bun a rouvert il y a 20 mois. Avant, le sol était en terre battue, la cheminée crépitait dans le fond. C’est ici qu’on a tiré la Coreff pour la première fois, avec le Ty coz à Morlaix et chez Tom à Brest. C’est ici que sont nées les Vieilles Charrues. Les proto-Charrues comme dit Bun.

tyelise Dans un coin du bar, près du poêle qui a remplacé le feu de cheminée, une belle rousse, galloise, bretonnante, boit une pinte avec deux hommes barbus, cheveux blancs, deux frères, l’un poète breton, l’autre chanteur breton.

Ça sent la renaissance bretonne, la culture celtique. Le sol c’est toujours de la terre battue en-dessous, mais une couche de chaux recouvre le tout. Il fait chaud. Les frères Morvan chantent. Puis c’est le tour de Sinatra. L’ambiance feutrée d’un dimanche soir dans un de ces pubs typiques.

Bun est gallois. Un pull beige, un veston vert et une paire de lunettes qu’il porte sur le bout du nez. Une barbe légère et bien taillée. Il nous raconte son combat pour la culture bretonne. Son engagement. Il sort de temps à autre un livre noirci, sans couverture, qui a survécu à l’incendie. Un livre sur les saints gallois, bretons, sur l’origine des mots bretons. La langue bretonne et le gallois sont très proches. On digresse sur la question. Il raconte sans s’essouffler, s’arrête un instant, les yeux dans ses souvenirs, plonge quelques secondes dans le temps, sa casquette couvre son crâne et ses lunettes sont en suspens sur son nez.

Les clients vont et viennent. On vient boire de la bonne bière ici. Une Coreff blanche, ou une bio, ou encore de l’ambrée tirée à l’ancienne. Une bière sans gaz, plate mais délicieuse. Sa tireuse rappelle les vieilles tireuses des pubs anglais. Il tire, le geste sûr, et la bière coule, fffffffffffff… Il revient vers nous, le verre rempli et nous reprenons nos histoires.

Ces yeux plongent souvent dans les souvenirs. Il part quelque part dans les années 80, 90. La grande époque. Le bar cité dans tous les guides comme le bar de référence en Bretagne. Il nous répète cela avec fierté. Il porte le cou fier des Gallois et des Bretons. Les enceintes font résonner les voix de deux Bretonnes.

Bun est arrivé en 1978 ou 1979. Il a passé deux semaines de vacances dans le coin. Il a rencontré une fille, qui lui a demandé de rester. Il est resté. Le père de cette fille a acheté le Ty Elise. Bun l’a récupéré et lui a donné ce caractère fort, concentré, il a imprégné les murs de cette chaleur tout en le conservant dans son jus, ancien et brut.

Les trois ans de fermeture l’ont miné. C’était trop. Bun a le cou fier des Gallois et sa chanson préférée c’est « Dignity » de Bob Dylan. La dignité c’est son mot. Et ces trois ans ont mis à mal sa chère dignité. Bun a pourtant toujours le cou fier des Gallois. Il regarde le vide, ses yeux plongent de nouveaux dans les abîmes nostalgiques. Puis il relève la tête et nous raconte une aventure amoureuse. Une belle histoire, avec une belle brune, une nuit d’amour et un foirage complet finalement qui lui fait sortir un grand sourire que nous prenons pour un rire…

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Un homme entre dans le bar, il porte sous le bras un paquet de calendrier « Diwan ». D’ici un mois, y en aura plus aucun. « Il en restera peut-être quelques-uns en janvier, mais ils vont tous partir rapidement ». On a la sensation, mais cela n’est pas qu’une sensation, d’être au cœur de la culture bretonne. Les hommes engagés pour la reconnaissance de cette culture se rejoignent ici.

« Ce qui m’étonne, poursuit Bun, c’est que les gens du village, pas tous mais certains, en ont rien à foutre de boire de la vraie bonne bière bretonne artisanale. Ils préfèrent boire leur Kronenbourg, rugit-il presque avec l’accent d’outre-Manche. Moi je ne sers pas de Kronenbourg, je sers de la bière bretonne, insiste-t-il, bretonne… »

Nous restons un moment dans le bar. Il y fait chaud. Il fait bon y être. Bun nous séduit. Ses yeux nous parlent autant que sa bouche et il me semble que je plonge, parfois, avec lui, dans ses souvenirs. Il a le cou fier des Gallois. Il nous émeut.

C’est l’histoire d’un Gallois qui s’est installé à Plouyé, qui s’est engagé dans la culture bretonne et qui a fait de son bar un endroit magique.

Une bruine malicieuse se déverse lentement lorsque nous sortons. Nous refermons derrière nous la porte de bois. Le village dort, nous avons l’impression de sortir d’une autre dimension. La musique nous parvient encore, alors que nous rejoignons le camion. Bun fermera à 23h si personne d’autre ne vient. C’est dimanche. Bun a refait son bar. Il attend que la gloire d’antan se refasse. Elle se refera, nous en sommes certains. Ty Elise n’a pas encore sommeil.

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