Rade trip : le deuxième épisode (Chez Anza)

On a passé plusieurs soirées extraordinaires, à la suite… et puis les réveils… et le camion qui broute sur les routes du Kreiz-Breizh. Les maquereaux entre deux tranches de pain sur un coin d’herbe à deux pas de la départementale. Les coups sirotés pour lancer les conversations. Le repas chaud, le lit douillet, la douche chaude chez nos nouveaux potes de Bulat… et puis la route de nouveau…

On lance le camion sur la route de Lanrivain. On s’arrête manger près d’un étang où subsiste un vieux pont, mangé par les herbes et les plantes grimpantes.

Le café-épicerie de Lanrivain, on nous en a parlé partout. « Chez Anza ». Pour rentrer, on passe par une porte d’habitation. Le couloir, sur la droite l’épicerie, sur la gauche le bistrot. Encore une fois, nous sommes crevés. La soirée de la veille s’est finie tard. On pose nos fesses sur le banc.

Chez Anza c’est le nom du café-épicerie « Chelin ». Le lieu est tenu aujourd’hui par Didier, le fils d’Anza. Il a récupéré le commerce en 2001, au passage à l’euro.

 

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On boit notre verre tranquillement et à côté de nous un groupe de quatre pompiers boit l’apéro. Les 4 meilleurs comme ils disent. « ça vous pouvez le mettre dans votre bouquin les gars, vous dites bien les 4 meilleurs ». Ils finissent leur Ricard et s’installent à la table. Ils sortent d’un baluchon de la terrine, du pain, Didier leur file une bouteille de vin. La terrine vient de l’épicerie.

« Vous savez, ici, c’est Didier qu’on vient voir. Il a la main sur le cœur. Si tu as besoin d’un coup de main tu peux être sûr qu’il va te le donner ». Deux des pompiers sont du village. La caserne est basée à Saint-Nicolas-du-Pélem. Ils viennent là depuis tout gosse. Ils connaissent bien. « C’est magnifique ici, tout le monde vient, tout le monde se connait… quand tu connais, Didier il te laisse te servir, tu peux aller au bar, te prendre 4 verres, tu peux être sûr que même si Didier ne voit pas, on laisse toujours le prix… c’est comme ça, c’est la confiance, on se fait confiance… »

On sent qu’il ne s’agit pas d’un banal café. On vient chez Didier, pas le bistrotier, le copain. Les pompiers mangent leur croûte avec la terrine. Didier s’installe aussi plus loin, à une autre table pour son petit repas. Un autre client passe la porte et se cale sur une chaise en face de Didier. Il parle de la saison de la chasse. Ils déplorent ceux qui ne respectent pas les animaux. Ceux qui tirent à tout-va. Il faut un respect de l’animal.

Didier, tout gosse, suivait sa mère, Anza, la fameuse Anza, la courageuse, la généreuse, comme on dit encore aujourd’hui, il suivait sa mère à travers la campagne, pour les livraisons de l’épicerie. On imagine le gamin, les cheveux en bataille, d’un noir léger, suivre les grands pas de la maman… passer le bourg de Lanrivain qui n’a jamais vraiment changé… on monte dans la voiture, les légumes derrière, les pains et les terrines, les deux trois bricoles qu’on a commandées… La petite camionnette s’arrête devant une ferme, on fait la tournée… une dame accueille, Anza connait tout le monde. On fait entrer dans la cuisine. On prend dans les bras la commande, et Didier est là pour aider, on pose les commissions sur la grande table. Les deux femmes s’abreuvent des nouvelles et se font la causette pour braver la journée de labeur. On offre au petit Didier une pomme cuite, un jus de fruit. Ou encore une pomme de terre, cuite aussi, que le petit épluche méticuleusement. Les deux femmes continuent leur échange et le gamin mange en les écoutant…

Puis l’épicerie. Et Anza qui sert au bar. Un client qui rentre pour acheter à l’épicerie. « J’arrive », elle termine de servir et s’envole vers le client de l’autre côté. On vient chez Anza. On vient dire bonjour. On vient prendre l’air.

Mais Anza a posé sa canne. Et casser sa pipe. À voir ce qu’en disent encore les gens du coin, on est bien certain qu’elle a laissé plus qu’une trace. On vadrouille depuis près d’une semaine et la plupart des bistrots dans ce genre ferment. Ça disparaît. De plus en plus. Didier a repris dans l’esprit parce qu’il y a tous les souvenirs de gosse. Et l’attachement.

On vient chez Didier. « Si tu as besoin d’un coup main, n’importe quoi, t’as un problème, Didier remonte ses manches, il laisse son comptoir deux minutes et il te le donne le coup de main… toujours, toujours, il te rendra service… il a la main sur le cœur, vraiment » dit un pompier, un gars de Lanrivain. « Moi je viens là depuis tout petit… voilà, c’est important ici, on vient voir Didier, ça fait du bien, on discute, on boit un coup, mais on vient voir Didier, c’est un peu comme si on venait chez lui, comme des copains… »

 

chezanza

 

« Comment tu vas Aimée ? » demande le patron à une dame qui vient d’entrer.

La suite se dit en breton. Le client qui s’était installé près de Didier recommande un café au lait et annonce qu’il prend le café d’Aimée pour lui. La cuillère touille et touille, elle tourne dans la tasse d’Aimée. Je revois ma grand-mère dans la cuisine du bas de sa maison touiller aussi, et moi gamin assis en face, écoutant les conversations de Mamie et de ses amies. Les cuillères qui choquent contre la tasse.

Le ciel est bas dehors, la pluie n’est pas loin. Le café s’est rempli un petit peu. Les pompiers ont terminé de casser leur croûte.

Didier prend un peu de temps avec nous. Il nous ressert une bière. « C’est pour moi les gars ». On remercie. On parle avec le client « café au lait ». Il nous fait part de son attachement au Kreiz-Breizh. Il a bossé à Saint-Malo, mais pour lui sa terre c’est ici. On parle pêche. Et on évoque la nouvelle loi sur l’interdiction du feu de bois dans les foyers ouverts. On va interdire maintenant de chauffer dans les cheminées, parce que soi-disant ça pollue. On aimerait savoir par qui a été réalisée l’étude. Bien sûr, mieux vaut mettre le chauffage, ça fait tourner les centrales. C’est bien mieux, bien évidemment.

Didier qui s’était échappé à l’arrière dans sa cuisine revient, chargé d’un plateau… « Allez, mangez ça avant de partir, faut avoir le ventre plein… » Sur le plateau il y a une grosse tranche de terrine, de beaux morceaux de lard, une botte de beurre, et il nous amène une corbeille remplie de grosses tranches de pain. C’est pour nous. C’est de bon cœur. On mange goulument. Ça caresse les papilles. Une autre dame, plus jeune qu’Aimée, vient prendre son café. Un vieux monsieur parle breton avec Didier.

Un client part… « prends du bonheur » sort Didier. Prends du bonheur.

Chez Anza c’est beau, nous aurions aimé la connaitre, elle faisait partie et elle fait partie de la mémoire de Lanrivain. Et Didier a respecté tout ça. On a le ventre plein et le cœur chaud, on se serre la main et on reprend la route.

On n’est plus surpris. Mais on continue de s’émerveiller de l’accueil des gens, de leur gentillesse, de tous les merveilleux moments que l’on passe. Et on comprend jour après jour pourquoi nous sommes partis sur la route… parce qu’on savait qu’on rencontrerait toutes ces belles personnes… on se sent plus que jamais vivant. Emportés dans le flot des sentiments humains, la vie est belle, nom d’un chien, y a tellement d’espoir et de belles choses à voir. Près de chez nous.

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2 réflexions sur “Rade trip : le deuxième épisode (Chez Anza)

  1. « Bar » oudeurs, bonjour!

    Tout d’abord, merci pour cette description brute et sincère des aventures que vous vivez à travers les différents bars la Bretagne! Je suis tombé sur votre site par le biais d’une amie, Anais qui partage chaque épisode sur les réseaux sociaux!

    Tout d’abord curieux de vous lire, j’ai ensuite apprécié après seulement 2 ou 3 paragraphes le tournant pris. En effet, pas de fioritures, simplement une narration brute de décoffrage, qui me semble être le meilleure moyen pour nous, lecteurs, de s’immerger au maximum dans vos récits.

    Mais si je vous écrit aujourd’hui, à propos de ce deuxième épisode, c’est qu’il me concerne tout particulièrement, et m’a touché!

    En effet Lanrivain est le village de mes parents, de mes grands-parents. Ma mère y a rencontré mon père dans les environs de ce fameux bar, etont sans aucun doute bus quelques coups ensemble « Chez Anza ».

    Aujourd’hui âgé de 26 ans, j’ai bien connu Anza quand je fréquentais « Laruen » (nom breton de Lanrivain mais vous devez l’avoir vu!) durant les week-ends ou vacances en famille! Vous ne l’avez peut être jamais vue, mais vous avez raison dans votre article: le coeur sur la main, une « icone » dans le village et alentours, un amour de femme, me reconnaissant moi et mon frère à chaque coup malgré sa vieillesse et faiblesse mentale grandissante… Didier quant à lui, je l’ai moins connu bien que vu une dizaine de fois, et à vous lire, ça confirme ce que j’ai pu en entendre, à savoir qu’il rend hommage de la meilleure des manières à sa maternelle.

    Je me souviens encore de l’odeur de ce bar, de sa luminosité, de sa devanture et du plaisir que j’éprouvais à chaque fois que j’allais de la maison de mes grands parents pour aller dans ce bar. Cela doit bien faire 8 ans à présent que je n’y ai pas remis les pieds…il va falloir que je remédie à ce problème lors de mes prochains jours que je passerai en Bretagne.

    Pour information, je sais qu’un reportage avait été fait pour le 13h de TF1 il y a quelques années, mais je n’arrive pas à mettre la main dessus.

    Et j’ai aussi trouvé ceci (je n’étais pas au courant):
    http://www.ouest-france.fr/le-cafe-chez-anza-sur-france-2-mardi-soir-201952

    En vous souhaitant une agréable poursuite de vos aventures, je continuerai bien évidemment de vous lire avec plaisir!

    Miloute, passionné par les VRAIES histoires!

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    • Merci beaucoup. Ton message nous fait extrêmement plaisir. Nous voulons absolument décrire ce que nous voyons. Et, en effet, pour moi, la réalité se lit par des mots simples, bruts… nous essayons de faire au mieux et nous sommes vraiment contents que tu y retrouves l’ambiance de « Chez Anza » en lisant cet article. Ce bar nous a vraiment plu et ému.
      Nous continuons notre périple et nous vivons encore des moments formidables.
      Merci de nous lire.
      A bientôt peut-être.
      Sylvain et Yann.

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