Rade Trip, première étape : les Côtes-d’Armor

Nous sommes partis mardi midi. Le 18. Tous les deux emmitouflés dans nos gros manteaux, comme si nous partions pour le Grand Nord. Nous partons sur les routes de Bretagne, nos cheveux vont voler sous les bourrasques, le sel va écorcher de ses piqures nos jolies frimousses et pour claquer des dents, dans le camion en plein mois de novembre, on va claquer des dents…Mais dans les rades on trouvera de quoi se réchauffer.

Nous sommes partis mardi midi. Yann au volant. Direction Saint-Brieuc.  Le port du Légué.

Nous sommes partis avec des idées plein la tête, mais nous ne savons pas ce que nous allons trouver, quel accueil, quelles histoires. Direction Saint-Brieuc, la musique claque dans la carlingue, on fume des clopes, on rêve un peu de notre côté, on se regarde, on sourit, l’aventure commence.

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On arrive sur le port du Légué. On longe. Pas grand-chose. Un bar du port, rideau ouvert, mais personne à l’intérieur, on continue ça goûte le souvenir, le port est mort, des bateaux de plaisance, des usines à l’abandon ou pas, un gars sur son fenwick qui coupe à notre droite. On fait demi-tour, en face, de l’autre côté de la rive, on aperçoit de la lumière sur la devanture d’un bar. C’est là-bas qu’on va. Retour vers la plaisance et ses bateaux. On s’est garé.

« Bon on verra, on se met le pied à l’étrier, c’est pas grave si on a pas d’histoire, si on prend pas de photo, si on rencontre personne… »

« On va juste boire un café on verra… ou une bière, on va fêter notre départ quand même. »

On marche jusqu’au bistrot aperçu plus tôt. Le Maëva. Plérin. Patronne Annick. On rentre. Nous ne sommes pas seuls. Deux gars au comptoir. L’un au demi, l’autre limonade à la menthe. Droit sur les sièges, jambes croisées, on sirote nos mousses. Et puis ça vient tout seul. On parle poiscaille avec les collègues du comptoir. Bateaux. On en vient à taper la discute sur tous les sujets, les inondations qu’ils ont dans le Sud ou ailleurs… « hein, on est pas malheureux, c’est qu’il pleuvait l’autre jour… j’y voyais rien en voiture, mais c’est pas les inondations du Sud… »

Le gars directement à notre droite, chauve, la gueule bien rouge, en savait long sur le poisson, les vents et tous ces trucs qui touchent de près ou de loin à la mer. Il venait de prendre en stop, peu avant, un certain Doudou… Doudou, d’après ce qu’on a compris c’est un ancien marin, un marin à la fois retraité mais bien avant déclaré inapte… plusieurs blessures, à la jambe et ailleurs. On a pas tout compris. D’après ce qu’on a compris aussi, il n’est pas fâché avec le goulot et tout autre bec verseur versant quelques liquides rouge, blanc, foncé… Ulcères à répétition logés un peu partout. Enfin, tout ça pour nous dire qu’il venait de le prendre en stop et que le type schlinguait sévère. Il vit dehors.

« L’année passée c’était sur le bateau de… comment il s’appelle déjà… ? Et puis maintenant c’est en camion. Mais il a dormi dans les toilettes aussi. Maintenant c’est plus possible, maintenant ça ferme, oui oui, ça ferme le soir, l’hiver… »

On écoute, on participe. On est bien au chaud. On nous prend comme on est, deux jeunes et puis le reste on s’en fout. Un gars rentre, nous sert les mains… ici on s’introduit à coup de « B’jour Msieur dame » de « B’jour l’assemblée »…  Je paye une clope à un mec. Je m’en roule aussi.

On a continué… D’autres sont venus. Quelques vieux du coin. À l’allure de connaitre le moindre pavé sur le port du Légué. Ils rentrent. Le verre est déjà servi. Un galopin rempli ras-bord d’un rouge rouge… le Pays de l’Aude. C’est flûté en deux gorgées. On en prend un deuxième puis bye bye la compagnie. Mais quand même le temps de demander des nouvelles du bateau de notre voisin de droite, des lapins qu’on lui a filés pour dépioter, du brûleur de j’sais plus quoi qu’il devait réparer… Deux autres rentrent. Même manège. Et on rediscute. C’est de la petite discussion, mais de chaque côté on sent que ça réchauffe, c’est la causette de la fin de journée. C’est les copains qu’on vient voir. Hop, deux rouquins enfilés on repart. Un autre arrive encore, lui il se sert carrément à la bouteille qu’il débouche lui-même.

Matin du deuxième jour. On a reposé nos coudes, brièvement, au comptoir de la veille. Le Maëva. Pour boire un café, brancher nos portables.

On a repris la route vers Paimpol. Baxter Dury dans les enceintes. La campagne costarmoricaine qui défilait. Ces longues étendues de vert tendre, avec le soleil d’automne en lumière rasante. On passe Lanvollon. Rond-point à droite direction Plouha. On veut s’arrêter à Lanloup. Lanloup c’est parce qu’on nous a dit, le matin même, qu’il y avait un bar bien typique du genre de ce qu’on cherche. On arrive dans le bourg. Le bar en question est fermé. On décide d’entrer dans celui qui se trouve au bord de la route, la devanture nous plait. Halte-là, c’est le nom du bistrot/brocante. Au croisement  de la D786 et de la D54.

À l’intérieur, 4 clients sont au comptoir. Le patron derrière le bar. La patronne dans la pièce de droite, la brocante, à préparer des toasts. Il y fait bon. On s’assoit et on commande un rosé. Un grand chandelier surplombe la pièce, avec des ampoules vissées à la place des bougies. Au-dessus du comptoir, des portraits au crayon de Gainsbourg, des photos du tenancier jouant de l’accordéon entouré de deux copains en tenue de foot. Quelques vieilles pubs. Le poêle à côté de nous n’est pas en marche, il fait déjà suffisamment chaud. Le bar est différent de celui de la veille. Très chaleureux. C’est le côté brocante, dans la pièce principale et unique du bistrot, un juke-box, un accordéon chromatique se mêlent aux livres, tables et camelotes. La pièce à côté c’est la véritable brocante, on n’est plus dans le bar bien qu’on puisse y aller. La moitié d’un ancien confessionnal est calé dans le fond.  Une sorte de petit bordel bien joyeux, un ton suranné… Le couple qui tient le lieu est vraiment sympathique. On nous apporte les toasts avec de l’andouille… les rosés bien frais nous sont servis, dans ces fameux petits verres qu’on tient avec le pouce l’index et le majeur, du bout des doigts. À ras-bord. Tu mets une goutte de plus et ça déborde de toutes parts.haltela4

 

On parle de notre projet. Les langues se délient, on avait peur qu’en parlant de notre projet, les gens se ferment, se braquent, pas du tout, c’est l’inverse… ça les intrigue, ça les fait rire surtout, c’est le fait de nous imaginer picoler tous les jours… les rides et le teint jaune qu’on risque de choper. On sait qu’on fera attention, c’est pas pour me rassurer non plus. Le contact est aussi bien largement dans les verres de rouge, de rosé, de blanc, de jaune… Mais attention, on ne fait pas le tour de Bretagne pour rassurer nos beaux partisans du 0 tolérance en décrivant les pochtrons et les pochtronnes… ça se passe pas comme ça. On vient boire son petit verre à midi, allez 3 maxi et puis on rentre tranquillement à la maison, on ne s’attarde jamais. On ne vient pas se prendre une grosse murge. On vient voir les potes, on se réunit au chaud, on déguste son petit vin, on parle des derniers ragots, on se rappelle de quelques souvenirs, on raconte des blagues et c’est bon, c’est bon pour le moral, c’est du lien…

Un harmonium est dissimulé derrière le nouvel arrivant. Je ne l’avais pas vu. Yann parle musique. Il a oublié son accordéon dans le camion, mais propose de jouer sur l’harmonium. La valse d’Amélie de Yann Tiersen.

« Bon moi je préfère Elvis Presley, ça swingue plus, mais bon il est pas mauvais hein » dit le patron.

« Oh oui il joue bien » ajoute un client à ma droite qui commence à briller des yeux.

On se sent bien, j’ai l’impression, au risque de me répéter, d’être chez ma grand-mère, avec mes oncles qui boivent l’apéro… C’est bon-enfant. Un autre rosé. Cette fois-ci le patron me file la bouteille et c’est moi qui sers les verres. On chipote pas. Les clients peuvent se servir.

13h30, le bar va fermer. Les clients  sortent « À la prochaine les gars… et puis buvez pas trop, faites gaffe hein ! »

Voilà le bar ferme. Il ouvre entre 11h30 et 13h30 pour l’apéro. C’était le petit moment tout chaud de la journée. Il rouvrira le soir. C’est l’hiver aussi, y a pas de touriste, à part nous, et pas de chambre à louer. Ça fait chambre d’hôtes aussi. On serait bien restés toute la journée ici, à jouer aux cartes avec eux, manger et dormir là, dans une chambre à l’étage probablement. On fume une dernière clope avec le client des blagues qui nous parle un peu de son passé de motard. Le ciel est bas, les nuages recouvrent tout mais le soleil perce quelque part et des petits traits de lumière éclairent d’une manière un peu mystérieuse tout autour de nous, le grand panneau avec inscrit « Halte-là », les carreaux légèrement embués, les objets et bibelots de la brocante, le bitume, et Yann qui prend des photos un peu plus loin.

On est repassés par Lannion, par la Porte de France, là où l’idée est née. Mais je n’en dirai pas plus ici. On a poursuivi vers Locquémeau où on a rencontré Denis qui tient le café « Chez Théodore ». Un endroit génial. Concerts, cours de breton, petit marché, films tous les jeudis, bouffe, produits locaux, expos… une petite vie culturelle bien remplie. Et enfin, une halte chez Paulo, au Bar Bazar, à Callac, dans le sud du Trégor. Une incroyable soirée à Bulat-Pestivien. Mais on garde des surprises pour le livre.

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