Sur la route des bistrots : la genèse

Yann Lestréhan et moi, Sylvain Bertrand, partons pour un mois sur la route des vieux bistrots de Bretagne. Yann à la photo, moi à l’écriture. Pourquoi ça ?

C’était au mois de mai, ou de juin. À Lannion. Nous nous étions lancé comme défi d’aller siroter une suze. Aucun de nous trois, nous étions trois, n’avait jamais goûté la fameuse liqueur de gentiane. Un défi comme un autre. Pour la cause, nous avions dégoté un petit bistrot, caché près de la place du Centre. Un vieux bistrot. Une petite cour apparaissait comme une enclave dans la rangée droite des maisons alignées. Et en grand, sur une pancarte blanche, était indiqué « La porte de France ». Nous avions choisi ce bar pour déguster à l’ancienne cette vieille liqueur. Voyez le tableau. Nous sommes entrés. Il y faisait sombre. Un vieux décor. Une brocante. L’impression de rentrer chez mamie, avec la poussière, les vieux bibelots, et l’odeur, surtout l’odeur, comme chez mamie.

On a pénétré à l’intérieur, il n’y avait au comptoir qu’un seul et unique client. Un gars, la soixantaine, un visage rond et rougeaud, bien en chair, mais pas dégoulinant. Il tirait plus sur la panse tendue que sur le ventre flasque. Un grand sourire, un cigarillo aux doigts, quelques cheveux et un verre de quelque chose, je ne me souviens plus quoi. Bref, il nous accueillit avec chaleur. Et puis derrière le comptoir, tremblotante, se tenait une vieille dame, aux cheveux blonds passés, quelques mèches blanches, la peau toute en rides et poches lourdes… elle nous interrogea du regard, puis de la voix « Bonjour ? ». Une petite méfiance, quelque chose d’inattendu. C’était ça notre malaise, on se rendait bien compte qu’on n’avait pas grand-chose à foutre ici et que notre petit manège était bien toléré mais pas plus. On n’a pas trop bronché. Quelques bonjours.

«Ça faisait longtemps qu’on passait devant ce bistrot et qu’on voulait venir y boire un verre », justifia l’un d’entre nous.

« Et bah c’est bien » répliqua le type à notre droite, tout sourire encore. Il me faisait un peu penser à un mélange de Jean-Pierre Marielle et de Bernard Blier. Le physique de Blier mais le sourire de Marielle disons.

« Vous boirez quoi ? »

« Bah, on aimerait bien goûter la suze ! »

« Ah, ça, j’en ai plus je crois », la tenancière se retourna, lentement, scruta l’étalage de bouteilles poussiéreuses « non j’en ai plus, plus personne n’en boit aujourd’hui »

« C’est vrai qu’y a bien 30 ans, on en buvait partout, c’était la mode, hein ! » ajouta le client.

« Tant pis, on prendra un muscadet… »

La patronne prit alors trois verres, dont la couleur marron-jaune témoignait d’une utilisation fréquente, mais d’une hygiène moins scrupuleuse, les emmena jusqu’à l’évier dans le fond. Elle ouvrit l’eau, rinça en deux tours de bras les trois verres. Elle prit un torchon plus sale encore et essuya les verres avec. Comme chez mamie. Tant pis pour l’hygiène, on s’essuiera bien les lèvres après… que je me suis dit alors. Elle déboucha une bouteille de blanc, tirée au cubi, et se mit à nous servir… sa main vibrait si fort que le vin coulait partout autour. Une vibration puissante. Elle parlait en même temps et sa voix chevrotait de même. Par contre, le vin, c’était à ras bord, pas un millimètre à combler, tout le verre était rempli.

On but notre coup tranquillement en discutant avec la patronne et le client. Ils se mirent à nous raconter leur vie. Pas pour combler le silence, le silence n’avait pas eu le temps de s’installer. Non, par habitude. Comme lorsque l’on retrouve ses bons copains et qu’on radote toujours, et encore, ses bons souvenirs. De même. Le client, Blier-Marielle, rappela le jour où il mit les pieds pour la première fois dans ce bistrot. Il était commercial. Il venait d’être muté dans le coin. Encore un clin d’œil à Marielle dans les Galettes de Pont-Aven. Il débarquait donc à Lannion, à 25 ans, seul comme un con, connaissait personne. Il s’était alors pointé dans ce bar, pour réchauffer sa solitude, comme on fait souvent. On oublie trop, dans les hautes sphères du contrôle de la santé publique, le rôle social des bistrots. Il était venu boire un coup. La Porte de France devait alors être un bar sinon à la mode, tout au moins de jeunes. Comme les bars où l’on traîne aujourd’hui et que nos gosses verront un jour comme de vieux machins, des vestiges d’un temps révolu où quelques poivrots se racontent encore leurs histoires d’avant. Et puis, à venir dans ce bar, régulièrement, il s’était fait une bande de potes. Il y avait même trouvé sa femme. C’est dire. Ah oui, ça oui, il se rappelait bien de ça, il racontait, tout en se souriant, et nous écoutions.

On n’en avait plus rien à carrer de notre suze et de notre délirant défi d’aller siroter dans un vieux bar. Ils nous fascinaient. Fallait les voir se rappeler, avec la ride du souvenir qui se soulevait de temps en temps au-dessus des yeux. On finit notre verre. Et le client paya sa tournée. C’était au tour de la patronne maintenant, de raconter un peu son histoire.

« Alors quel âge vous lui donnez ? Hein ? »

« Je ne sais pas… 75 ans » lança, flatteur, notre grand blond de pote.

« Non… 86 ans… hein… haaaa, c’est rare de voir une dame de 86 ans aussi en forme que ça hein ?! »

« Ouais c’est clair » qu’on répondit éberlué. On pensait quand même à ses mains qui vibraient à n’en plus finir, à sa bouche qui claquait sans dents, à sa peau fripée. Jeune, on peut être surpris par l’âge de quelqu’un, ça ne change pas grand-chose, s’imaginer vieux avec un dentier ça fout les chocottes et ça rassure pas le moins du monde de savoir qu’à cet âge y’a la forme. Enfin.

Fallait tout de même avouer que pour son âge et vu son état de tremblement, c’était un sacré tour de force que de tenir encore le bistrot. Elle se mit à nous parler d’elle.

Elle avait été enseignante auparavant. C’est seulement trente ans plus tôt qu’elle reprit La Porte de France. Ils parlèrent de leurs voyages. De leur vie, avec un entrain pas possible. Y avait dans l’air comme un souffle frais. C’était bon pour eux de nous raconter leur histoire. De nous parler. Y avait pas de transmission du genre « voyez, c’est comme ça qu’il faut faire » ou encore « la vie c’est ça, je m’en va te montrer », ou bien « et c’est vrai que dans notre temps, y avait pas autant de violence, les jeunes buvaient moins, y avait moins de drogues, y avait plus de respect… » Non c’était pas de ce genre-là. C’était plutôt du genre partage. On a évoqué notre goût du voyage, ils ont parlé du leur. C’était leur histoire. La transmission par le partage. Et les murs tout autour, avec la poussière et les vieux trucs accrochés partout, les vieux transistors, des canevas flippants, tout ça autour ça sentait aussi le passé et leur histoire. Et chez nous, y avait pas la moindre mesquinerie citadine à venir voir à quoi ressemblent les piliers des comptoirs. Pas du tout. C’était plutôt comme aller voir Papi, ou Mamie, en bout de table, dans les repas de famille, qui s’emmerde, qui n’a rien à dire parce qu’à côté ça parle boulot, voiture ou je-ne-sais quoi, et qu’à côté on s’en fout de causer avec le vieux, on sait pas ce qu’il peut nous apprendre de bien intéressant. C’est comme aller tailler une bavette au bout de cette table. Par pure envie. Parce que, allez savoir pourquoi, ça réchauffe de se sentir venir d’un temps qu’on n’a pas connu non plus.

Et dans ce bistrot, on était bien, y avait plein de choses à dire.

bistro1

« On reviendra » qu’on a assuré en franchissant la porte.

On a poursuivi notre soirée dans un bar en haut des marches de Brélévenez. À picoler des picons et à nous dire, très sérieusement, qu’il faudrait absolument faire le tour des vieux bistrots de Bretagne. Pour aller rencontrer des gens. On est tellement cons, nous, on se barre à 9000km pour aller à la rencontre de belles personnes, en Asie, en Amérique du Sud, en Afrique, mais merde, on a plein de gens à rencontrer ici aussi… plein d’histoires à apprendre… plein de soirées à passer dans les bistrots qui sentent comme chez mamie et qui respirent, qui respirent franchement…

Alors on s’est dit qu’on décollerait, avec Yann. Pour faire le tour des vieux bistrots de Bretagne. Et nous voilà, camion qui broute dans l’allée, sacs remplis de pulls et de gros manteaux, boîtes de conserve, ordinateurs, appareils photo… nous voilà prêts pour décoller. Première étape les Côtes-d’Armor. Rendez-vous la semaine prochaine pour le premier volet de nos aventures. On s’en va faire nos « accoudés ».

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