La malédiction – Épisode 2

Nous sommes dimanche. Je dors.Se glissant par ma fenêtre, un corbeau à la robe de ténèbres se pose en haut de mon armoire. Il me regarde fixement puis, avec l’assurance qui caractérise ces bêtes, me lance de sa voix d’outre-tombe :

JAMAIS PLUS !!! (Nevermore)

Constatant ma surprise, il se ravise.

  • « M. Poe, je présume? »
  • « Non… » dis-je décontenancé, « Poe,c’est ma logeuse ».
  • « Mes excuses » poursuit-il, « Monsieur M.A.N, peut-être ? ».
  • « Lui-même… » répondis-je, peinant à articuler.
  • « Ceci pour vous, un message de l’Imprimerie Nocturne. De Marie L. pour être précis.”

L’oiseau ouvre son bec, laisse tomber un télégramme et un morceau de fromage.

Je m’extirpe du lit, marche sur le second et me saisis du premier. Le corbeau se marre. Je lis :

« Réunion Imprimerie Nocturne / mardi soir 19h au bar de … / Venez comme vous êtes / Ou allez crever en Enfer / Bien à vous / Marie L. »

Le corbeau me regarde et sourit. S’envole par la fenêtre et disparait. Je reste seul dans ma chambre. J’aère un peu.

Obnubilé par cette apparition, je prends la journée pour me changer les idées. Que de méthodes curieuses, que de coïncidences troublantes depuis que je côtoie les bénévoles de l’Imprimerie Nocturne.

episode2-webCes gens, me dis-je, envoient un corbeau s’introduire chez moi sans qu’il y soit convié. Ils construisent en secret une réplique de l’étoile de la mort (projet “boule à facettes”) et rêvent d’un clone de Lénine à l’échelle 1/8e. Ils vénèrent les croissants, mais pas les chouquettes et se tiennent à distance de la renommée, tel Bernard Tapie du fisc.

Cette idée de reportage me parait soudainement périlleuse. Je ne suis pas sorti major de promo de l’école de journalisme Ariane Massenet pour prendre de tels risques. Ma décision est prise, ferme et irrévocable :

Je laisse tomber. Trop vieux pour ces conneries, je suis”, me dis-je.

La journée s’achève. À mon retour chez moi, une tête de cheval, posée sur le pas de ma porte, éveille l’appétit des matous du quartier. J’en découvre de nouvelles squattant mon bac à légumes, ornant la télécommande de mon magnétoscope, macérant dans le bocal à cornichons.

Je reconsidère ma position… Si les messages passent mieux lorsqu’ils sont dits avec amour, ils peuvent aussi marcher lorsqu’on les dicte avec violence.

Il est 20h, nous sommes mardi, je suis au bar.

Assis à une table, j’aperçois quelques silhouettes connues de l’Imprimerie Nocturne. Plusieurs choses me paraissent bizarres.

Sylvain, habituellement d’humeur joviale, se tient prostré, la tête entre les mains, sa bière à moitié vide.

À ses côtés Isa qui, non contente de travailler jour et nuit au trombinoscope de l’Imprimerie (et d’illustrer l’article que vous lisez), gribouille frénétiquement sur un bout de sopalin.

Juliette assise derrière eux, sérigraphie des motifs que je n’identifie pas. Puis elle se lève chancelante, prend une photo, se rassied, sérigraphie de nouveau, etc.

Caterina observe à mes côtés cette scène surréaliste. “Que se passe-t-il ? » lui dis-je. « Vous préparez un sujet d’article ? » Elle met soudain les voiles, criant « Krôa, Krôa !!! » et s’enfuit bruyamment du bar. Dans son sillage, j’aperçois Antoine, rédacteur multi-facettes qui, me montrant sa bière, puis l’avalant cul sec, me dit :

« Tu veux savoir ce qui se passe, l’ami ?! Je vais te le dire, ce qui se passe ! La malédiction mon pote… c’est la malédiction !

Décontenancé, je m’autorise à prendre un verre. Le sourire d’une jolie serveuse saura sûrement me redonner le moral et me faire oublier ces évènements troublants. C’est alors qu’un serveur bardé de piercings et de tatouages me hurle à l’oreille : “La malédiction ! C’est la malédiction ! » Je le regarde apeuré.

« Notre bière du jour… c’est la malédiction. Enfin, si cela vous tente. »

Je me rabats sur celle-ci, le sourire recherché attendra d’autres lieux et peut-être d’autres temps.Deux personnes entrent brusquement dans le bar. Marie L. grande ordonnatrice en chef et Agathe, rédactrice spécialisée en technologie de pointe. Elles ont la mine des mauvais jours.

Sans détour, je leur demande de me fournir quelques explications. « C’est la faute du corbeau » me disent-elles.

« On lui a proposé de collaborer à l’Imprimerie Nocturne, sans lui préciser qu’il s’agissait de bénévolat. Depuis, il nous harcèle et réclame d’être payé. T’as reçu mes têtes de cheval, sinon ? »

Rentrant chez moi la nuit tombée, la gorge sèche et la tête prise, je file au lit sans demander mon reste. L’oiseau viendra pour réclamer son dû. Je m’y attends.

Ce qu’il fait vers 4h. Se faufilant par la fenêtre, le piaf à la robe de ténèbres se poste de nouveau sur les hauteurs de mon armoire, pique du blé dans ma sacoche et me dit :

« Ça fera 3,50 euros ! »

Je lui fis signe d’aller se faire voir, il chia sur ma moquette. Jamais je ne le revis, jamais plus.

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